Le terrorisme expliqué aux enfants

Par Tahar Ben Jelloun.

10.12.2015
 

Il faut dire la vérité aux enfants. Surtout ne pas sous estimer leur capacité à entendre des choses dérangeantes et horribles. Non qu’ils soient plus forts que les adultes mais leur sensibilité peut être mise à l’épreuve sans que cela ait des conséquences désastreuses sur leur développement. Le mensonge et le déni peuvent laisser chez eux des séquelles et des complexes. Enjoliver le monde, mentir sur la gravité des faits soit en les niant soit en les enrobant dans de la ouate ou du papier cadeau, cela risquerait de les isoler de la vie qui est faite aussi bien de beauté que de violence.

Les contes de Charles Perrault sont pleins de cruauté. Ceux des Mille et Une Nuits sont encore plus terribles. C’est sans doute pour cela qu’on les aime. C’est ce qui fait leur universalité et leur modernité. C’est une illustration de la lutte du Bien contre le Mal.

Cela, les enfants le comprennent bien et peut-être en saisissent la complexité. 

Aujourd’hui, quelles  que soient  les précautions prises par les parents, leurs enfants ne sont pas tout à fait à l’abri de violence et de grande brutalité que véhiculent des jeux électroniques ou des clips musicaux ou autres. Le cinéma lui-même participe de cette vision où les meurtres à la tronçonneuse sont choses banales. Sans parler de la pornographie à la portée d’un clique dès que les parents ont le dos tourné.

Le traumatisme vécu par les familles qui ont perdu un des leurs dans les attentats du 13 novembre est aussi dévastateur chez les adultes que chez les enfants. Ils ont besoin d’explication et de consolation. Le deuil est une affaire cruelle. Le temps est son allié.

Mais la perte et l’absence font d’immenses trous dans l’existence quel que soit l’âge.

Evidemment l’enfant a besoin de comprendre avec des mots peut-être mieux choisis, plus justes en même temps.

--Qu’est-ce qu’un terroriste ?

--C’est un individu qui a la soif du mal et dont l’objectif est de semer la terreur, la grande peur parmi la population.

--pourquoi ?

 

--Parfois on ne comprend pas les raisons qui poussent certaines personnes à détruire des gens qu’elles ne connaissent pas et qui ne leur ont rien fait.

 

--Ils sont fous ?

 

--Non, le fou est celui qui a tout perdu et ne réfléchit pas. Il n’est pas responsable de ce qu’il fait. Or les terroristes sont des individus qui ont été préparés par des spécialistes pour aller tuer et se faire tuer. Ils sont parfaitement au courant de ce qu’ils doivent entreprendre. A la limite on peut dire qu’ils sont programmés.

 

--Ils n’ont pas peur ?

 

--Non, c’est là leur force. Normalement dans une guerre, les adversaires sont face à face et les soldats des deux camps se battent pour ne pas perdre leur vie. Aujourd’hui, la guerre a changé de méthode et surtout les soldats ne sont pas des gens qui défendent des valeurs, un territoire ou un bien. Ils ne défendent pas leur vie, c’est ce qui les rend invincibles.

 

--Pourquoi acceptent-ils de mourir en tuant les autres ?

 

--Tout être a un instinct appelé « instinct de vie », c’est-à-dire une volonté naturelle de sauver sa peau et de vivre. Ces terroristes qui se font exploser dans la foule ont accepté de se séparer de cet instinct de vie. Il a été remplacé par l’instinct de mort.

 

--Comment ?

 

--Il existe des spécialistes qui leur racontent des histoires basées non sur la raison mais sur des promesses mirobolantes. Ce travail est fait selon des techniques qui rendent le cerveau malléable, manipulable.

 

--Donne moi des exemples.

 

--On utilise des mots correspondants à leurs attentes : jihad, martyr, paradis, récompense suprême… Nous sommes en terrain religieux. Quand on croit, on passe de l’autre côté de la vie, c’est-à-dire qu’on accepte de croire que si on fait le jihad, la guerre contre les mécréants, ceux qui ne croient pas en leur Dieu, si on donne sa vie en sacrifice, on ira directement au paradis où les attendraient des filles vierges et une vie mille fois plus belle que celle d’ici bas !

 

--Ouwaaa !

 

--tu as raison. Etre martyr c’est mourir pour une cause, un idéal et cela mérite une récompense choisie par Dieu. 

 

--Tout cela n’est pas vrai ?

 

--Qu’importe si c’est vrai ou faux, le principal c’est que ces individus croient à ces histoires à dormir débout. Leur cerveau ne fonctionne plus normalement. Il a été déconnecté de la réalité que nous connaissons. Ce sont des gens qui n’appartiennent plus à notre monde. C’est pour cela qu’ils sont dangereux. Pas peur de mourir, en plus ils désirent de toutes leurs forces la mort après avoir accompli leur mission.

 

--Que devons-nous faire pour éviter de rencontrer ces gens ?

 

--On demande d’habitude aux enfants de faire attention. Sauf que là, les personnes qui étaient au Bataclan pour écouter un concert de rock ne pouvaient pas imaginer une seconde qu’ils allaient y perdre la vie. La surprise est une force. La sécurité garantie à cent pour cent n’existe pas. Il y a le travail immédiat que fait la police qui est nécessaire et très important, et puis il y a l’éducation sur le long terme. L’école doit intégrer dans ses programmes la lutte contre le racisme qui est souvent la base de l’intolérance et du fanatisme qui se traduisent dans la réalité par l’exercice du mal absolu, donner la mort gratuitement à des innocents et répandre la peur et la terreur.

 

--Tu es naïf !

 

--Peut-être, mais en dehors de la guerre, je ne trouve pas d’autres solutions.

 

--Si j’ai bien compris, c’est une guerre perdue d’avance…

--Il y a plusieurs niveaux où mener cette guerre. Il y a les bombardements des bases de cette armée, ensuite la destruction de leurs camps d’entraînement et des lieux où sont déposées les armes, il y a aussi un travail pour assécher les origines de leurs finances. Mais cela n’aura pas un grand impact sur les cellules dormantes, celles constituées d’individus ayant vendu leur âme et attendent des ordres pour passer à l’action. Ceux-là sont les plus dangereux.

--Pourquoi ?

--Parce qu’ils sont invisibles, non localisés, non repérables. Rien de particulier ne signale leur présence. Ils se fondent dans la foule et en dehors de fouilles systématiques on ne peut pas les arrêter. N’oublie pas que la France est un Etat de droit, on ne peut pas pratiquer l’arbitraire à cause d’un soupçon. Même avec l’état d’urgence, il y a un minimum de droits à respecter.

--Donne moi un exemple

--Tu as entendu parler du « Calife blanc », c’est un Syrien, arrivé en France dans les années soixante dix, fuyant la répression que la police de Hafez al Assad, le père de Bachar, exerçait sur les opposants. Cet homme qui se fait appeler Olivier est un membre des Frères Musulmans. Il a obtenu la nationalité française et petit à petit il est devenu le maître à penser de plusieurs candidats au djihad dont certains comme Mohamed Merrah ont commis des crimes atroces en France. Cet homme a des idées. Quand la police a perquisitionné chez lui, elle n’a trouvé qu’un vieux fusil de chasse non déclaré. Il a été condamné à 7 mois de prison avec sursis. Tout le monde en convient, c’est l’inspirateur et le recruteur des terroristes en France. Mais la justice ne peut rien contre lui à moins qu’on le surprenne en état d’illégalité. 

--Explique moi comment les spécialistes dont tu parles arrivent à manipuler ces gens ?

--il existe plusieurs circuits et méthodes qui se recoupent et finissent par fabriquer un terroriste, kamikaze, martyr.

--Avant d’aller plus loin, c’est quoi un kamikaze et un martyr ?

--Le mot kamikaze a été utilisé durant la seconde guerre mondiale par des soldats japonais qui se sacrifiaient pour atteindre l’ennemi américain. Ils offraient leur vie pour combattre. Mais ce fut durant une période courte et qui ne s’est pas perpétuée. Cette notion de sacrifice de soi n’est pas courante.

--Et martyr ?

--Là, on est dans la religion. Celui qui meurt pour une cause, soit tué par l’adversaire ou se tue en donnant sa vie pour faire triompher cette cause s’appelle martyr. Dieu lui promet le paradis. Là, il faut croire, sinon, ça ne marche pas.

--Il faut être musulman ?

--L’islam prône ce qu’on appelle le jihad dans des cas exceptionnels, quand le croyant est agressé par une armée étrangère. Ce fut le cas durant la période des Croisades où des chrétiens étaient partis en guerre contre des musulmans. Le croyant qui mourait sous les coups des chrétiens était considéré comme un martyr. Là dessus le Coran est clair :

celui qui perd la vie au combat pour Dieu ne meurt pas en vérité, il vit au paradis.

--Les terroristes du Bataclan voulaient-ils aller au paradis ?

--Probablement, sauf qu’ils ont commis des meurtres que l’islam ne peut accepter. Il y a un verset qui le dit sans ambiguïté : « celui qui tue un innocent il tue toute l’humanité ».

Ce sont des assassins, ni martyrs ni musulmans.

--J’ai entendu des gens dire que toute cette violence est dans l’islam. Est-ce vrai ?

--Toute religion contient des élans de violence ; tout dépend comment on lit et on interprète les textes religieux. Durant la naissance de l’islam, dernière religion monothéiste révélée, il y eut des combats, des guerres, des violences pour répondre à ceux qui refusaient le message porté par le prophète Mahomet. Un verset dit : « Tuez les infidèles où que vous les trouvez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les ». Sauf que cet ordre était valable en un temps et en des circonstances bien précis. A l’époque Mahomet était persécuté par plusieurs tribus qui cherchaient à le tuer par tous les moyens.

--La violence d’aujourd’hui viendrait-elle de là ?

--Les jihadistes, ceux qui, en massacrant des innocents à Paris, à Beyrouth, à Tunis, en Syrie et en Irak, sont persuadés qu’ils combattent comme s’ils vivaient au VIIè siècle au moment où le prophète avait dû émigrer à Médine pour échapper à des « infidèles » qui voulaient sa mort.

--Mais ils savent bien que nous sommes au XXIè siècle.

--Oui, mais leur cerveau ne fonctionne plus comme le nôtre ; il a été infesté par un virus qui fait que leur « raisonnement » est forcément vicié et ils sont de ce fait incapables de douter et de voir leur erreur.

--C’est quoi alors le jihad ?

--en temps de paix, le jihad est l’effort que tout être doit faire sur lui-même pour s’améliorer, pour être un bon musulman, destiné à faire le bien et à lutter contre l’injustice et le mal. Cet effort est une recommandation du Coran. En temps de guerre, ce qui n’est pas le cas actuellement, le jihad signifie combat contre l’attaquant, l’agresseur de l’islam. Or aujourd’hui personne n’attaque sérieusement l’islam, au contraire, il ne cesse de se répandre.