LA PEUR

02.10.2015
 

Si le rire est le propre de l’homme, la peur est comme la peste, elle touche aussi bien l’homme que l’animal. Elle est même plus contagieuse que la peste parce que comme l’écrit Nicolas Gogol dans « Les Ames mortes », elle « se communique en un clin d’œil ».

Avons-nous raison d’avoir peur de la peur ? Cela s’appelle le courage. C’est pour cela qu’il faut se méfier des personnes qui ne connaissent pas du tout cette sensation d’angoisse et de paralysie, de stupeur et de panique, d’épouvante et de faiblesse. Ce sont des gens dangereux, car sans peur, la vie et la mort se confondent avec facilité et l’attachement à l’instinct de vie se transforme à notre insu en instinct de mort.

 

Annuler la peur, la dissoudre dans un magma de mots et de phrases, la vider de ses tensions, lui retirer l’épouvante et la paralysie, l’extraire du corps et de l’âme jusqu’à la remplacer par quelque chose de plus épouvantable, par une folie meurtrière qui aveugle et nie toute humanité chez l’homme. C’est ce qu’ont réussi les recruteurs pour le djihad auprès de milliers de jeunes, musulmans ou convertis, et les utilisent selon leur stratégie de la terreur où la peur de la mort n’existe plus.

Un kamikaze est celui qui se sacrifie pour une cause. Il donne sa vie. Il se précipite dans l’enfer et par son geste suicidaire commet le crime décidé par ses chefs.

Quand on ajoute à l’héroïsme nationaliste une couche de religion, avec la promesse du paradis et plus, l’intelligence s’absente, démissionne et s’éloigne définitivement. Alors tout devient possible puisque la peur qui était un barrage a sauté et ne fait plus partie de la vie.

 

En 1851 Heinrich Heine constatait que « seuls les fous n’ont pas peur ». Ils n’ont plus peur parce qu’ils ont tout perdu. La peur s’installe quand l’idée d’une perte d’un être cher ou d’un objet important ou d’une valeur se dessine à l’horizon. Quand on n’a plus rien, quand on est réduit à une grande solitude, la peur perd de son pouvoir. Reste la vie. Si plus rien de concret ne nous rattache à la vie, il n’y a plus besoin d’avoir peur. Peur de quoi ?

Un dit du prophète Mahomet affirme : « celui qui a peur est sauvé ». En fait la peur nous oblige à mesurer les dangers potentiels. L’islam comme les deux autres religions monothéistes font de la peur un élément central de la foi. Croire pour être sauvé. Croire même comme a fait Pascal en pariant. Après tout les hommes ont toujours inventé la peur pour vivre ensemble, pour apaiser les angoisses de la mort et de l’au-delà.

 

A quoi ressemble une personne qui n’a plus peur de rien ? D’abord ce n’est plus une personne. C’est une machine déshumanisée. La peur disparue, il n’y a plus de conscience ;  les neurones du cerveau sont anesthésiés. Avec cet être/machine on peut distribuer la mort avec efficacité puisqu’on ne tient plus à sa propre vie.

Ce que les systèmes totalitaires n’ont pas réussi à faire, seuls quelques sectes et le mouvement barbare Daech ont pu l’instaurer et face à cette élimination de la peur, donc de la vie, c’est la victoire de la mort, de toutes les morts.

 

Quelle est la couleur de la peur, pour nous autres humains, faibles et amants de la vie ? Dans « L’Odyssée », la terreur de la vision des enfers est verte ! En français on dit « une peur bleue » quand elle est excessive et glaciale. Pour moi qui aime les couleurs et les utilise en peinture pour célébrer la joie et la vie, la peur n’a pas de couleur, elle est plutôt quelque chose d’insaisissable, d’inexprimable. Elle n’a ni forme ni teinte. Ni verte ni bleue, ni noire ou grise, elle est dans l’air et rien de précis ne peut la décrire. Elle est une gestuelle qui dit l’affolement, la perte de contrôle, la frayeur, une appréhension irrationnelle.

Alors enlevons à la peur ses habits de couleurs.

Reste la peur collective, celle qui nous fait craindre une catastrophe soit naturelle soit humaine. Je me souviens avoir vécu un tremblement de terre assez léger. Mais il a entrainé chez moi et chez mes voisins une panique qui était plus violente que l’effondrement d’un bâtiment. Mais la peur dont j’ai peur c’est celle que distribue l’homme, qu’il soit politique ou hors la loi.

L’homme n’est plus un loup pour l’homme. L’homme est un homme pour l’homme. Jamais des loups ne se sont organisés pour mettre sur pied une solution finale pour les autres animaux. L’homme l’a fait pour son prochain. Les animaux ne se font pas la guerre. Ils se défendent quand on les attaque ou qu’on leur retire leur nourriture, mais leur peur est précise, ciblée, elle n’est pas invisible. Dans les années 70, des chimpanzés du Congo auraient traversé tout le pays pour massacrer une autre race de singes. Il faut dire que c’est une preuve supplémentaire du fait que l’homme descend du singe.

 

Il y a enfin cette peur diffuse, quelque chose qui colle à la peau de l’être depuis la naissance. Sortir du ventre de la mère, quitter un environnement chaud et rassurant est dans certains cas comparable à un traumatisme, car la lumière du dehors est un choc qui commence par faire peur car il est pour le nourrisson l’inconnu, le nouveau, ce qui a changé et qui est une rupture, un passage d’un monde à un autre.

Cette peur première nous accompagne toute notre vie. Inconsciemment on s’en souvient et dans la réalité elle prend de nouvelles formes.

Le racisme est une des réactions la plus fréquente chez l’homme : quand il a peur de ce qu’il ne connaît pas, de ce qui lui apparaît comme nouveau et menaçant, il a un comportement de rejet et d’exclusion. Il se met ainsi en sécurité. Mais l’ignorance qui produit la peur a pour conséquence de créer l’animosité, la méfiance, voire la haine.

Cette peur là est hélas la plus répandue. Elle existe depuis l’aube de l’humanité. La civilisation essaie de la faire reculer ou même de la supprimer. Il faut pour cela de l’éducation, de la pédagogie et une bonne disposition pour l’optimisme, autrement dit, croire en l’humanité. C’est dur, mais pour vivre ensemble, il faut cultiver cette foi en l’homme qui, nous le savons, peut être Mozart ou Pasteur, Hitler ou Staline.