TAXI RABAT

Par Tahar Ben Jelloun.

22.05.2015
 

Je viens de voir « Taxi Téhéran » le dernier film de Jafar Panahi, l’excellent cinéaste iranien que le régime des Ayatollahs déteste et persécute. En 2010, il lui a interdit d’exercer son métier et de quitter le pays. On se souvient de la chaise vide en tant que membre du jury du festival de Cannes. La répression stupide des autorités n’a pas empêché ses films de recevoir de grands prix (« Taxi Téhéran » a obtenu l’Ours d’or à Berlin, et « Le Cercle » le Lion d’or à Venise).

Malgré la guerre que lui fait le régime, Jafar Panahi a réussi à faire un film très subtil, drôle, courageux et qui constitue une prouesse technique : filmer à l’intérieur d’un taxi conduit pas le réalisateur. Tous les plans sont dans la voiture. C’est un huis clos, un journal en temps réel, une présentation de la société iranienne dans sa diversité et sa simplicité.

Des personnages défilent dans le taxi et chacun a une histoire. L’idée est formidable. Donner une image d’une société à travers une clientèle d’hommes et de femmes forcément de condition modeste. Pour ne pas créer des problèmes à l’équipe technique, il n’a pas donné de générique.

En regardant ce film j’ai évidemment pensé à nos taxis collectifs, les fameuses Mercedes ayant à leur compteur plus d’un million de klm. J’ai pris souvent ces taxis. Pour un romancier, c’est un lieu idéal d’observation à condition de ne pas intervenir dans les discussions qui tournent d’habitude autour du prix de la tomate, des mosquées et des quotas pour la Mecque.

Mais imaginons nos parlementaires privés de leur voiture et devant prendre des taxis collectifs. Une façon de les remettre dans la réalité. Il y aurait pas mal de bagarres. Il n’est pas certain qu’ils arriveraient tous à bon port et en bon état. Il faut dire que si le premier ministre a osé traiter une partie des représentants du peuple de « voyous », que le parlement est devenu le lieu de disputes fréquentes, il serait intéressant de poursuivre ces débats au hammam ou bien dans des taxis populaires. Ce serait intéressant de filmer en caméra cachée les joutes oratoires des uns et des autres où fusent en général quelques mots diffusant une mauvaise haleine. Une idée à soumettre à nos cinéastes qui heureusement, sont libres de filmer leur société sous toutes les coutures.

Jafar Panahi est un grand artiste. Son regard parle non seulement de son pays mais de tous les pays où la religion a été prise en otage par la politique. C’est en ce sens que sa façon de filmer, limpide, directe, nous concerne. On devrait projeter ce film dans les salles du Maroc et organiser comme avant des séances de Ciné-Club. Nos deux sociétés se ressemblent surtout dans le domaine des sociétés civiles où ce sont les femmes qui font preuve de courage et d’imagination. Espérons que « Taxi Téhéran » soit vu par un grand nombre de Marocains.