Journal de Chine

Par Tahar Ben Jelloun 13 mars 2015.

15.04.2015
 

La nouvelle première puissance économique du monde m’a toujours intrigué. La Chine, ce n’est pas un pays mais un continent qui fait partie de ces mythes qu’on n’ose pas déranger. Simplement parce que c’est si immense géographiquement et si incompréhensible culturellement qu’on l’approche avec beaucoup d’humilité et de précaution. Je me souviens d’un film chinois vu dans un festival qui m’avait appris des choses étonnantes sur ce pays. Le film raconte l’histoire d’un ouvrier dont l’ami vient de mourir brutalement et qui décide de le ramener dans son village auprès de sa famille. Entre le lieu de travail et celui du défunt, il y a des milliers de klm. C’est une traversée de la Chine avec un cadavre comme bagage. On découvre un pays contrasté, étonnant, parfois cruel, parfois absurde d’autant plus que le cinéaste a traité le sujet sur le ton mi tragique mi comique. Mais le portrait qu’il fait d’une partie de la Chine est intéressant car on comprend très vite qu’il n’y a pas d’homogénéité et que le Chinois est au fond un être humain qui encaisse les épreuves en silence et à la limite il en rit quand il peut. Un milliard trois cents millions d’habitants dont 150 millions sous le seuil de pauvreté. Mais comme me dit un diplomate en poste ici, « tout est relatif ». La pauvreté, je la verrai à Pekin entre deux tours ultra modernes en construction.

On estime à 18 millions le nombre des habitants à Pékin, huit millions de véhicules. Cinq périphériques entourent la ville, un sixième en construction. Le problème le plus important actuel est la pollution. Une femme enceinte a découvert que son fœtus et déjà porteur d’une tumeur. Elle en a parlé dans un documentaire à la télé. Au bout de quelques jours le film en question a disparu. Le cancer des poumons est la première cause de mortalité à Pékin.


Invité par les services culturelles de l’ambassade de France, je viens en Chine rencontrer mes lecteurs, mes traducteurs et mes éditeurs. Après Pekin, je dois aller à Wuhan et à Shanghai.

Parti de Paris la veille, on arrive à Pékin le lendemain dans l’après midi. 7 heures de décalage. A l’aéroport, les formalités de police et de douane sont rapides avec en plus le sourire. La personne devant m’attendre n’est pas là. J’attends, je m’inquiète, je ne vois rien venir. Comme je ne pouvais pas cacher mon impatience et surtout mon énervement, une jeune femme vint vers mois et me dit « Can i help you ? ». J’appelle les gens de l’ambassade qui m’ont invité. Les bureaux sont déjà fermés. Personne au bout du fil. Au bout d’une heure, je me résigne à prendre un taxi pour l’hôtel. Grâce à la jeune femme (probablement de la police) un agent s’occupe de me changer l’argent et de parler avec le chauffeur du taxi. Une heure et quart de route. Les Chinois ont vite adopté la voiture. Je m’amuse à repérer les marques les plus fréquentes : majorité de voitures allemandes et japonaises. Sur le trajet je n’ai vu que deux françaises. Je me souviens d’un article sur la diplomatie allemande. Angela Merkel est venue souvent en Chine où elle passait plusieurs jours à travailler. Résultat en 2013, l’Allemagne a vendu un million trois cent mille véhicules et la France vingt sept mille !

Mon hôtel se situe dans la vieille ville, dans une rue piétonne. Le taxi me laisse et me fait signe que l’hôtel est par là. La rue est longue et encombrée de passants. Pas d’hôtel en vue, en tout cas pas de panneau publicitaire. Je demande à un jeune homme de me guider. Il sort son Iphone et fait marcher le Gps. L’hôtel est à cent mètres mais rien ne l’indique.

A la réception on me demande qu’il faut régler d’avance. Je donne ma carte de crédit. Non, ici c’est le cache qui marche. Entre temps la personne de l’ambassade me rejoint m’expliquant qu’à cause d’une réunion de tous les députés, les routes ont été fermées durant quelques heures, impossible de rejoindre l’aéroport. C’est ainsi et on ne prévient pas. Entre temps j’avais essayé de me connecter sur mon compte Google. Impossible. La Chine a interdit ce moteur ainsi que Facebock et Twiter. A la place elle a installé un moteur qu’elle contrôle de bout en bout. Je m’apprête à passer une semaine sans connexion. C’est une bonne expérience. Cela ne m’a pas tellement manqué.

 

Je n’avais pas pu dormir dans l’avion. Même en classe Affaires, je résiste. Tout le monde dort sauf moi. On me dit qu’il ne faut pas dormir tout de suite et qu’il faut attendre au moins 23h. On dîne dans un restaurant de qualité. Les plats les plus variés défilent. C’est une cuisine assez grasse.


14 mars.

Il fait froid. C’est la fin de l’hiver. Le ciel est blanc. Le ciel est bleu. Les Chinois se couchent tôt et se lèvent tôt.

Mon hôtel se situe au début de la rue Nan Luo Guxiang, Dongcheng District. Une rue commerçante, surtout pour les touristes chinois qui sont les plus nombreux. Beaucoup de jeunes couples sont heureux de faire du shoping ; certaines enseignes sont écrites en chinois et en anglais. On voit la tendance américaine s’insinuer lentement. On mange à toute heure. On nettoie les rues tout le temps. On fait la chasse à la poussière de la pollution, grave problème de la capitale.

Je rencontre des lycéens ayant travaillé sur un de mes livres. Ils sont curieux de tout.

L’après midi je réponds à quelques journalistes notamment du quotidien Huanqiu Shibao (2 millions de tirage). Ils sont fascinés par les grandes distinctions comme le Nobel et le Goncourt. Ils ne comprennent pas pourquoi l’Académie de Stockholm snobe leur littérature. Ils considèrent que le prix attribué à Gao Xinjian en 2000 concerne un écrivain français et non chinois. Ils préfèrent parler de Mo Yan, Nobel en 2012. Lui c’est un « vrai chinois ». Des questions me sont posées sur l’islam. La minorité musulmane Hui (vivant dans l’ouest du pays) est considérée avec respect par les 98% des Chinois qui ont un sentiment d’être élus. Mais la minorité des Ouïgours qui vivent dans la province du Xinjians sont mal considérés. On leur attribue un attentat d’inspiration djihadiste dans un marché à Urumqi qui avait fait 39 morts le 22 mai 2014. En outre on leur reproche d’être tous tentés par l’exode hors de Chine. Il faut dire que les autorités les répriment sans ménagement.

En fin de journée, rencontre dans un café, bar, bistrot, librairie où se déroule le Festival littéraire Bookworm. Une foule passionnée composée surtout d’Occidentaux. Une ambiance festive et très sympathique animée par le créateur de ce lieu et de ce festival, Péter.

Dîner le soir avec un des écrivains les plus fameux actuellement en Chine, Qiu Huadong, avec Huang Zhenwei, critique littéraire et directeur d’un magazine littéraire assez influent, avec Meng Mei et Lin Yuan traductrices.

Nous sommes dans le nouveau quartier chic et cher de Pékin. Des méga mol avec les grandes marques internationales. Tout ce qui est à la mode est là. Les produits importés sont taxés à 30%. Mais comme la Chine a le taux le plus élevé de milliardaires, cela ne pose aucun problème.

Mais ce qui est intéressant dans ce quartier où les arbres sont illuminés en permanence comme si c’était tous les jours Noël, c’est l’architecture très moderne et belle. Le restaurant « Jin Yaa Tang » se trouve dans un des plus beaux hôtels de la ville, dont l’architecte est un Japonais. Grands espaces, structures raffinées, bref une modernité qui n’a rien à envier à New York ou à Dubaï !

En partant, nous sommes pris dans un embouteillage de voitures de luxe. Pas une seule voiture modeste, genre Fiat 500 ou Clio. Que des Mercedes, des Audi, des BMW et quelques limousines japonaises. C’est le nouveau virage chinois : le luxe tapageur et l’argent facile.

Discussion avec les intellectuels présents à table : les Chinois lisent peu. Le tirage moyen d’un livre traduit varie entre 2 et 5000 exemplaires ! On parle du numérique qui effraie certains, mais comme les lecteurs sont rares, la question devient secondaire.


Dimanche 15 mars.

Visite du quartier populaire Les Rotondes à côté du Temple de Conficius. D’anciennes résidences de familles riches ont été transformées en plusieurs petites cases où habitent des gens sans grands moyens. Une vieille femme fait sa toilette dans la rue. La plupart des maisonnettes n’ont pas de sanitaire. Les WC et bains sont publics. A voir le linge mis à sécher, on constate qu’il s’agit d’une partie de la population très pauvre. Au bout du quartier, c’est un autre monde, le Pékin du fric et de l’apparence.

Dans le Temple de Conficius, visité ce matin par de nombreux Chinois, on me fait visiter la bibliothèque. Etrange lieu ! Des centaines de stèles de plus de deux mètres sont alignées comme dans un cimetière. On m’explique : « Il y a longtemps, après un autodafé de livres, on a décidé d’écrire les ouvrages importants sur ces stèles, devenues la mémoire littéraire de la Chine. » Effectivement ces stèles sont des livres. Ils y sont tous gravés dans la pierre. Je remarque une stèle abîmée. On me dit que durant la révolution culturelle (1966-1976), des éléments ont essayé de détruire la bibliothèque mais ils ont été vite empêchés.


Midi déjeuner à l’ambassade du Maroc. Excellente cuisine marocaine. Cela fait plus de six ans que M. Jaafar Alij est en poste. Il m’apprend qu’une ligne directe sera ouverte par la RAM entre Casa et Pékin. 15 000 Marocains viennent importer des produits. Dix milles Chinois font le voyage du Maroc pour des affaires. Mais au-delà de cet aspect, le Maroc tient à consolider ses liens avec cette puissance qui soutient la question de l’intégrité territoire du pays dans l’affaire du Sahara. En même temps c’est avec l’Algérie qu’elle fait le plus d’échanges (80 000 chinois y travaillent).


Dans l’après midi je prends un vol Pékin- Wuhan sur Airbus 300, probablement monté en Chine. Nous partons à l’heure. Deux heures de vol.

Wuhan est au centre de la Chine, fondée en 1950 par la réunion de trois ville (Hankou, Hanyang et Wuchang) autour du fleuve le plus long du pays, le Yang Tse, surnommé le « fleuve bleu » (en fait il est gris). C’est la ville aux cents lacs. Comme Pékin elle est en construction permanente. Des tours montent partout. Travail jour et nuit.

Wuhan compte à présent dix millions d’habitants. L’Etat a un objectif, doubler ce chiffre très vite pour faire de la ville une des plus importante métropole chinoise. C’est la ville au monde où il y a le plus d’étudiants (I, 2 millions).


Lundi 16 mars.

Je me rends à l’Ecole française internationale de Wuhan. Rencontre avec des lycéens chinois francisants ainsi que des étudiants de licence de français de l’Université de Jianghan. Thème : le racisme, l’islam, le rôle de l’écrivain. De jeunes chinoises et chinois me posent des questions sur les attentats contre Charlie Hebdo, sur l’antisémitisme et sur le terrorisme d’origine islamiste. Pour eux, il ne fallait pas provoquer les musulmans en publiant les caricatures du prophète Mahomet. C’est la version officielle qu’on me récite.

En Chine le racisme n’est pas un sujet majeur. Les élèves les plus informés évoquent les attentas dans l’Ouest de la Chine où des intégristes islamistes essaient d’agir.

Mais ce qui intéresse ces jeunes c’est surtout comment on devient un écrivain, et comme a ajouté l’un d’eux « un écrivain célèbre » ? Il faut dire qu’ils lisent peu, que le système de l’éducation est très encadré, qu’on n’apprend pas la philosophie, qu’on enseigne encore la pensée de Mao Tsedong, que la censure est présente à tous les niveaux, que tout est fait pour décourager l’esprit de révolte ou de contestation. Pas d’ouverture d’esprit, pas de liberté totale. La discipline et l’autorité ne sont pas visibles, mais elles sont à l’œuvre. Aucune critique du système n’est pensable.


Déjeuner avec les professeurs (en majorité chinois) du département de français à l’université de Wuhan. Excellente cuisine, très variée, très épicée.

Le campus de cette université est une ville (80 000 étudiants), avec des logements pour les enseignants et pour les élèves, une ville où rien ne manque ; banque, super marché, cinémas etc.

Je rencontre des étudiants de licence et master en français, des enseignants, des chercheurs et des écrivains chinois. Discussion sur la littérature, sur la langue, sur le bilinguisme, sur la lecture. Des questions sur certains de mes livres traduits en Chine. Un prof fait une explication de texte d’un passage de « La Nuit sacrée ». Je suis incapable de lui répondre de manière satisfaisante. J’oublie ce que j’écris et je m’en éloigne. Il trouve cette attitude étrange. Je lui réponds que c’est la seule manière de continuer.


Rencontre avec trois jeunes femmes journalistes. Très curieuses de recueillir mes impressions de la Chine.


Le soir dîner offert par le Consul général. Des écrivains importants comme Liu Xinglong

Lauréat du prix littéraire le plus important en Chine, des francophiles, des gens de l’Alliance française etc. Echange de cartes de visite ; photos ; toast porté à cette occasion.

J’apprends que plus d’un million et demi de Chinois visitent chaque année la France. L’objectif est d’arriver à 20 millions d’ici cinq ans. Le chinois est le touriste qui dépense le plus. 40 000 étudiants chinois sont en France, autant que les Marocains. Mais ce ‘est pas suffisant. La France devrait faire plus d’effort pour attirer davantage d’étudiants. Pour la France ce pays reste un immense chantier mais les politiques ne savent pas toujours saisir cette chance. Les Allemands sont plus efficaces et plus sensibilisés à la mentalité chinoise. Il n’y a que cent mille apprenant le français dans toute la Chine ! On sait que c’est l’anglais qui est devenue quasi la deuxième langue de communication dans le pays. Les jeunes sont tournés vers le monde anglo-saxon. On remarque qu’il n’y a pas d’obèses dans ce pays. Des outils de sports sont partout dans les rues et dans les parcs. Tout le monde fait de la gymnastique. Les personnes âgées ne sont pas abandonnées ; une loi a même été votée pour obliger les enfants à rendre visite à leurs parents retraités et à les prendre en charge s’ils n’ont pas les moyens. Les enfants ne seront punis que s’ils sont dénoncés par les parents ou par…les voisins ! Depuis que la loi de « l’enfant unique » a été changée en « deux enfants », les Chinons espèrent combler le manque de femmes dans la société.

Justement les jeunes rêvent d’amour et de romantisme. Pour eux la ville du romantisme par excellence c’est Paris. Quand on leur demande de préciser ce qu’ils entendent par là, ils parlent de littérature, de parfums et de luxe. Réserve et pudeur chez les jeunes filles. Un étudiant me demande si je suis nationaliste ? Pour lui, l’amour de la patrie passe avant tout. Je lui réponds qu’un écrivain qui aime son pays se doit de le critiquer pour qu’il change en mieux. Ici, toute contestation est empêchée, réduite à néant avant même de s’exprimer. La censure existe aussi bien pour la sexualité dans les films ou les livres que pour les idées politiques qui ne sont pas dans la ligne du parti.

Je quitte Wuhan pour Shanghai. Sur la route de l’aéroport des grues, de gros camions et toujours des grues de plus en plus grandes.


Mardi 17 mars.

Aéroport de Wuhan.

Mon avion pour Shanghai a du retard. « Delay ». C’est tout ce qui est écrit sur l’écran. Cela fait quatre heures que j’attends. Impossible d’avoir la moindre information. Le personnel lui-même ne sait pas si l’avion sera là ou pas. Personne ne proteste, personne ne s’inquiète. Les gens jouent avec leur Iphone, mangent des soupes en boîte, mais aucun ne lit un livre ou un journal. Sont-ils soumis, résignés ou est-ce leur tempérament, tout accepter sans s’énerver ? Pour arriver à ce niveau de calme, il aura fallu beaucoup de travail, de mise à l’ordre.

Une voix nasillarde donne des informations tantôt en chinois tantôt en anglais. On ne comprend rien. Les regards sont tous dirigés vers le tableau des horaires. Le MU2470 Delay. C’est tout. Peur d’être annulé. Où irai-je ? Envie que ce soit moi qui annule le tout : plus de Shanghai, plus de rencontres avec les lycéens et étudiants, je change mon billet et je rentre chez moi. C’est ce qui me fait de plus en plus détester les voyages. Mon téléphone risque de ne plus avoir de batterie. Je demande à mon voisin qui joue avec son Iphone s’il peut me prêter son chargeur. Solidarité appelienne, il me le prête, je le bronche sur mon ordinateur. Au moins une petite satisfaction en cette soirée pluvieuse et installée sous le signe de la contrariété.

Finalement on embarque vers 0h45. L’avion Aestern China est plein. Il roule sur la piste, puis revient à son point de départ. Officiellement : Impossible d’atterrir à Shanghai ; pluie, orage etc. Nous restons dans l’avion sans bouger. Un homme d’affaires français râle en anglais. Il me montre la météo de Shanghai sur son Iphone. Pas de tempête. En fait personne ne dira la vérité : l’armée occupe 25% de l’espace aérien ; il lui arrive de fermer l’espace d’une région pour des raisons inconnues. C’est le cas. Mon voisin appelien (il travaille chez PSA) me dit « ça arrive souvent, mais il ne faut pas le dire ».

Ce fut le voyage le plus long de ma carrière de voyageur : parti de l’hôtel à Wuhan le mardi à 16H30, je mets les pieds à l’hôtel de Shanghai le lendemain à 6 h du matin ! Heureusement que la directrice de l’Alliance française, la traductrice des livres de Danilo Kis, Pascale Delpèche, courageuse et très amicale est là. J’oublie les heures d’attente et d’angoisse. Dehors une file très longue pour le taxi. Une jeune fille nous aborde : « taxi ? » Pascale négocie et un homme nous prend dans sa voiture privée pour trois fois le prix d’une course normale d’un taxi public.


Comme Pekin comme Wuhan, Shanghai construit partout ; ordre a été donné d’effacer les vieux quartiers, témoins de l’époque de misère. On ratisse, on reloge et on construit des tours dont certaines par leurs dimensions rappellent le film « Tours infernales ». Des familles résistent et finissent toujours par céder. Shanghai a été dans les années vingt la ville du jeu, des paillettes, des trafics et de la vie festive. C’était l’époque de la présence française et de l’Art Déco. Cette image on la retrouve dans certains films et livres. Aujourd’hui, c’est la ville du travail, du sérieux et de l’effort, du luxe et des tours très modernes. C’est Chicago et Manhatan réunis en plus grands encore.

C’est ce pays que de nombreux chefs d’Etat visitent espérant signer des contrats juteux avec les responsables. Les Européens mettent le paquet, mais les Chinois ne sont pas dupes. Au fond ils traitent les gens avec courtoisie mais au fond avec un sentiment de supériorité à peine dissimulé. Des Africains, des Arabes, des Asiatiques, tout le monde est attiré par cette richesse soudaine. Tout le monde accourt pour ne pas rater le monde du futur.

Cependant Shanghai garde dans des quartiers résidentiels de jolies maisons construites par des Français dans les années trente. Il existe même des répliques de ces maisons nouvellement construites.

Il pleut. Les avenues sont embouteillées. Les taxis rares.

Comme dans toutes les grandes villes, des rues entières sont dédiées au luxe et aux marques les plus fameuses. On se croirait à Time Square, Avenue Montaigne ou sur les Champs Elysées. Entre deux immeubles au disign ultra moderne, subsiste quelques bicoques de l’ancien temps où le linge est accroché sur du fil pour sécher comme dans les ruelles de Naples ou de Tanger.

Rencontre avec des lecteurs chinois dans une grande et belle librairie organisée par l’un de mes éditeurs. Mon recueil de nouvelles « Le premier amour est toujours le dernier » a quelque succès, probablement à cause du titre car les jeunes ici sont friands des histoires d’amour. Les relations affectives obéissent souvent aux pressions des familles et des traditions : l’homme avant de se marier doit pouvoir être assez riche, avoir son appartement et sa voiture (de luxe évidemment), du moins dans les villes.

Un des employés de l’Alliance française, un chinois de 25 ans, bon travailleur, intelligent et bien payé, devant se marier à la fin du mois s’est donné la mort la veille. Pourquoi ? Pression familiale en tant que fils unique pour qu’il achète un appartement et une belle voiture pour plaire à la belle famille ou bien une dépression non décelée.

Ce fait est fréquent mais on n’en parle pas. Les familles perpétuent un système traditionnel malgré le développement économique et le bond en avant dans une modernité matérielle. Pas de douceur, pas de tendresse dans les regards entre hommes et femmes. La vie est dure. Un Big Brother surveille tout cela.

Dîner dans le « Din Tai Fung », le restaurant tawanais le plus réputé dans le monde (il existe dans une quinzaine de pays). Cuisine à la vapeur très raffinée. On ne réserve pas, on arrive et on prend un ticket comme à la poste. Attention unique à ma connaissance : on couvre les habits pour qu’ils ne prennent pas les odeurs de cuisine !

Pluie. Les taxis sont rares. On fait la queue devant une station. Au moins trois hommes sont venus proposer leur service ; le prix : dix fois la course en temps normal !

Mais avant de rentrer je ne pouvais pas ne pas visiter le marché du faux. De la contre façon de tout. Presque toutes les grandes marques sont là. Les marchands ne vous lâchent pas. Ils sont capables de brader la marchandise pourvu qu’ils vendent. Les clients sont pour la plupart des étrangers.

Je cherche ce matin dans la presse de Shanghai en anglais et en chinois avec l’aide d’une interprète des informations sur l’attaque terroriste du musée Bardo à Tunis où il y a eu 20 morts et une dizaine de blessés. Rien. Peut-être dans les journaux du lendemain.

Les Chinois se souviennent des attentats qui auraient été commis par des musulmans XinJiany. Finalement on parle peu de ce qui se passe à l’étranger. C’est un point commun avec l’Amérique.



Shanghai la nuit c’est un festival de lumière et de couleurs. Les constructions hautes dans le ciel scintillent en changeant de couleurs comme si on était dans un parc d’attractions. Quelqu’un qui vit là depuis des années me dit « justement les Chinois sont comme des enfants, ils aiment ce qui brille et change de couleurs, pendant ce temps-là, ils ne pensent pas, ne contestent pas, courent derrière l’argent et ne pensent qu’à s’enrichir et devenir des consommateurs compulsifs ».

Une main forte, une poigne invisible règnent sur le pays. Le chef de l’Etat, pour se débarrasser de ses concurrents les a accusés de corruption, certains ont été limogés d’autres envoyés en prison, en même temps il se fait passer pour celui qui lutte contre la corruption.

Shanghai, 25 millions d’habitants. Le gouvernement fait venir les paysans afin d’atteindre les 50 millions dans une ville dont la modernité est placée dans l’architecture et les tours de plus en plus hautes. Tous les quartiers traditionnels où des Chinois pauvres habitent sont destinés à la démolition. Plus de trace du passé et de la pauvreté.


Vendredi 20 mars 2015.

Je quitte ce pays avec un sentiment mitigé. Je suis assez étonné par les performances de cette croissance économique (7%) et par la manière non apparente dont l’ordre et la sécurité sont garantis dans les villes, en même temps je me demande à quel prix on obtient ce résultat ? Un peuple exploité, une main d’œuvre illimitée et bon marché, une soumission qui ne dit pas son nom. Les jeunes que j’ai rencontrés se préparent à aller acquérir d’autres diplômes et de nouvelles expériences à l’étranger, en Amérique notamment. Ils sont dans le circuit. La Chine de demain sera une puissance dominante et sans scrupules. Elle avance sans regarder en arrière. On se demande que fait-elle de son passé ?

Mais quelle que soit sa puissance, elle s’est révélée incapable de lutter efficacement contre la pollution qui tue de plus en plus. Mais comme me dit un ami qui habite à Pékin, « c’est le prix à payer pour dévorer le reste du monde ». Dans le taxi que j’ai pris à Roissy, j’entends à la radio que « la Chine vient d’acheter Pirelli, bijou de l’industrie italienne depuis 1872 !». Puis le journaliste ajoute : « la société ChemChina a investi plus de cent milliards d’Euros en Italie. Elle est au capital d’ENI, d’ENEL, de Genrali, de Médiobanca, de Fiat…

Comme dit le proverbe : « La Chine est porche », de plus en plus proche.