Journal d’un voyage au Pérou

Par Tahar Ben Jelloun.

16.06.2014
 

« Ce n’est pas le Pérou ! ». Cette expression, je l’ai souvent entendu de la part de mon père quand il voulait me signifier que nous n’étions pas riches. Dans mon esprit, le Pérou était assimilé à une montagne d’or. J’imaginais ce pays comme un lieu inaccessible. Depuis j’ai lu ce que la colonisation espagnole a fait avec les populations indiennes et ce que les politiques d’aujourd’hui ont créé comme difficultés et problèmes. J’ai lu aussi les romans de Vargas LLosa et de Flora Tristan et j’ai appris que ce pays a été le théâtre de violences et de dictatures qui ont permis à une organisation d’inspiration marxiste-léniniste « Le sentier lumineux » de se développer et de provoquer une guérilla durant les années 1980-90, soldée par 70 000 morts. A présent grâce à la police ce groupe de militants et de terroristes a été démantelé et ne fait plus régner la terreur.

Cependant le Pérou n’échappe ni à la corruption ni à la mafia.

Après un vol de plus de 13 heures je suis arrivé dimanche 18 mai dans la soirée à l’aéroport Jorge Chavez de Lima. Qui était ce ? Un des premiers aviateurs qui avait, comme Saint-Exupéry, fini sa vie dans un crash à Domodossola le 27 septembre 1910 à l’âge de 23 ans. C’est curieux de donner ce nom à un aéroport.

La première remarque c’est le mauvais état des routes et la conduite des automobilistes péruviens. Comme un skieur il faut savoir passer de la gauche à la droite et inversement selon le trafic. Sur la route vers la ville, des dizaines de casinos dont les lumières vulgaires clignotent. J’apprendrai plus tard que ce sont des lieux pour blanchiment d’argent sale.

Les manchettes des journaux sont consacrées au cas d’une jeune fille de 22 ans qui a réussi à faire arrêter et mettre en prison le gouverneur de la ville d’Ancash au nord de Lima. Ce dernier est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de son père qui s’était opposé à cet homme politique qui aurait détourné avec la complicité d’autres responsables dont six policiers de l’argent public. Il y a moins d’un an, le frère de cette jeune fille a été aussi assassiné. On parle de réseaux mafieux, certains affirment que le Pérou est devenu le premier producteur mondial de cocaïne.

La jeune démocratie péruvienne se bat aujourd’hui contre ses vieux démons qui entravent l’instauration d’un véritable Etat de droit.


Après ce premier choc, je décide de visiter la ville. Je monte dans un mini bus, sorte de taxi collectif appelé « Combi » où l’on s’entasse comme on peut. La course coûte un Sole (30 centimes d’Euro). C’est rapide, on est secoué comme une boisson gazeuse. Chaque jour on déplore des morts et des blessés après des accidents provoqués par ces taxis très nombreux et qui s’arrêtent sans prévenir pour ramasser des clients. Entre 9000 et 10 000 morts par an sur les routes pour une population de 30 millions de personnes. Pour certains cela est dû au boum économique que connaît le Pérou depuis huit ans grâce à ses richesses minières (cuivre, or, argent). 8% de croissance, presque pas de chômage, une faible immigration, surtout chinoise, une nouvelle classe moyenne est apparue et s’est enrichie. N’importe qui peut faire Taxi. Certains utilisent ce moyen pour emmener les clients dans certains quartiers où les attendent des voyous cambrioleurs. Même le maire d’Aréquipa a été victime de ce détournement. Il n’a rien pu faire contre ces voleurs déguisés en chauffeurs de taxis.


En plein centre ville, quartier San Isidro une colline est préservée : des archéologues ont trouvé là des trésors. En face, des boutiques chics et chères comme on en trouve un peu partout dans les grandes capitales. D’autres fouilles ont eu lieu à Mira Flores, un autre quartier privilégié.

La visite de Barranco, au dus est de la ville, donnant sur la mer est aussi une surprise. Lima est tout d’un coup une vieille petite ville avec des maisonnettes charmantes, des antiquaires d’un temps ancien et surtout l’impression d’être en dehors du grand désordre de la circulation qui caractérise la capitale.

La ville est calme malgré les embouteillages. Je me mets dans un café et j’observe les gens. Petits de taille, peau mate, les Péruviens sont introvertis. Pas d’agitation, pas de cris. Il règne là une paix étrange comme si le pays était totalement apaisé. Les rues sont propres. Cela rappelle l’Espagne post-franquiste, une démocratie naissante, des séquelles de l’époque de Montesinos patron des services de renseignement et conseiller de Fujimori l’ancien président de la république, purgeant actuellement une peine de prison de 25 ans pour meurtre et crimes contre l’humanité. Certains disent qu’il n’a pas été un si mauvais président qu’on le dit, qu’il a sauvé le pays de l’inflation et qu’il a su arrêter la guerre avec l’Equateur et mettre fin au Sentier lumineux. Mais durant son deuxième mandat, il a fait des erreurs et commis des actes très graves.


Place des Armes.

Le palais présidentiel est proche de la Maison de la littérature qui est comme un musée où on retrace l’histoire des premiers grands écrivains du pays : Inca Garcilasso de La Vega, un métisse né en 1539 est présenté comme le « père de la littérature péruvienne », suivi de Mariano Melgar (1790), conteur et poète, d’Abraham Valdelomar, poète romantique (1888) pour aboutir à Julio Ramon Ribeyro et Vargas LLosa, le Nobel qui a donné quelque fierté au Pérou.


Le lendemain je rencontre des élèves du lycée franco-péruvien pour répondre aux questions qu’ils se posent à propos du racisme dans ce pays. Il existe un mot qui résume à lui tout seul rejet, exclusion, mépris : cholo. En fait il désigne ceux qui débarquent de la Sierra, habillés avec leurs costumes traditionnels et dont on ne veut pas en ville. Ce sont des Indiens à la peau brune et aux cheveux très noirs. Ce sont surtout des pauvres, des gens déclassés et qui cherchent une place dans la grande ville. Le racisme est ici une question de classe sociale même si le fait d’être un peu noir, un peu différent renforce les préjugés. Une élève me raconte avoir assisté à une scène pénible : un vigile interdisant l’entrée d’un magasin à une indienne des montagnes. Ici on n’aime pas les paysans. Pourtant la première chose que les péruviens vous disent c’est qu’ils sont très accueillants et qu’ils apprécient les étrangers. Ce que des immigrés marocains m’ont confirmé le soir lors d’une conférence sur le même thème avec le psychanalyste Jorge Bruce qui a écrit un livre « Nos habiamos choleado tanto » qui pourrait se traduire par « Nous nous sommes tant méprisés », dans le sens « on est toujours le cholo de quelqu’un »


Le cousin de Jorge, Carlos Bruce un congressiste (sénateur) assez connu vient de déclencher une grande polémique. C’est le premier homme politique du pays à avoir reconnu publiquement son homosexualité. La tradition pudique des Péruviens est mise à rude épreuve. Seule la maire de Lima lui a apporté son soutien. Un débat est prévu sur un projet de loi concernant l’union des personnes de même sexe. Ainsi le comming out de Bruce aura eu pour conséquence de débloquer la situation difficile des homosexuels péruviens.

L’église catholique ainsi que les évangélistes ont une présence très forte et très influente. Le Cardinal Cipriani est l’homme le plus conservateur du pays, il mène une lutte acharnée contre l’avortement (qui est interdit ; durant le mandat de Fujimori plus de 300 000 femmes (des campagnes pauvres) ont été stérilisées contre leur grès). Le Pérou compte une communauté d’un million de personnes d’origine japonaise arrivée vers la fin du XIXè siècle. Intégrée et discrète, elle a été totalement assimilée.

Les grands panneaux publicitaires utilisent des mannequins à la peau blanche, des Américains ou des Européens. Un décalage ridicule qui ne correspond en rien à la population. Le modèle de vie américain fascine la plupart des Péruviens. Le dollar est aussi fréquent que la monnaie locale, le Sole. Cependant Coca-Cola a été détrônée par Inca-Cola, la boisson des Indiens.


21 mai 2014 .

Depuis ce matin, le ciel de Lima s’est habillé de gris. Humidité forte. Grisaille installée pour quatre à cinq mois. Lima devient « Panza de burro » (ventre de l’âne). C’est le moment de quitter cette capitale longue de 50 km paralysée par d’innombrables embouteillages comptant plus de 10 millions d’habitants.

Départ en avion à Arequipa, deuxième ville du Pérou avec 1,2 millions d’habitants et qui est fière d’être la ville natale du Nobel Mario Vargas Llosa (2010). Nous prenons la route pour aller au Colca. On nous donne des cachets d’Acetazolamida à avaler pour supporter le mal de l’altitude. Ici on est à moins de 2000m. Nous allons monter vers 4970 m avant de descendre vers 28OO.

La sortie nord-est est une suite de bidonvilles de maisons inachevée. C’est laid, c’est poussiéreux, c’est chaotique. Ces constructions sont illégales, on en parle comme des « invasions ». Très vite nous sommes face à des montagnes imposantes.

On se dirige vers Chivay, capitale de la province de Calloma. Sur la route on rencontre des troupeaux de lamas, d’alpagas et quelques moutons qui ne ressemblent pas beaucoup à ceux qu’on connaît en Europe.

On arrive à un petit village tranquille appelé Coporaque dont la traduction est « vagin fermé ». On raconte que ce nom a été donné à ce lieu au 15è siècle par le chef Inca Maita Capac à qui on offrait des jeunes filles vierges.

Nous reprenons la route vers Le Mirador des Andes, là où l’on atteint les 4970 m d’altitude. On nous conseille de marcher lentement. Je suis sous le choc de ces paysages avec au fond des volcans enneigés. Je me sens léger, un peu ivre et j’ai du mal à avancer. La respiration est difficile. Vertige et sensation extraordinaire. Je bois un jus de feuilles de coca. La tête tourne un peu. Dépaysement total.

Après un moment, nous reprenons la route. Nous arrivons au village de Chivay où se trouve un hôtel « El Refugio » créé par un ancien militaire péruvien et son épouse une française. Une bonne surprise m’attend là : une source thermale au lithium chaude. Là j’eus la sensation d’entrer dans un paradis simple et réconfortant. Dehors il fait froid, très froid. Nous sommes en hiver, la nuit la température est de l’ordre du zéro, mais c’est un froid sec et tranchant.

La nuit, malgré les deux heures passées dans le bassin de la source, malgré la fatigue du voyage, impossible de trouver le sommeil. Le froid est agressif. Les draps sont gelés. Tôt le matin je me régale de fruits que je ne connais pas et on se prépare pour aller au Mirador de la Croix attendre la sortie majestueuse des condors. Un vrai spectacle, une attraction rare et unique au monde. Une heure et demi de piste. Le mini bus peine à rouler sur les flancs de ces montagnes où les pistes sont en très mauvais état. Nous sommes secoués mais nous acceptons tout pour le choc émotionnel exceptionnel qui nous attend. Nous passons par Yanque, Achoma, Maca et Pinchollo.

On paye 20 Euros par personne l’entrée du Mirador. Des dizaines de touristes sont déjà là. Il faut arriver avant 8 h, le moment où passe un courant chaud qui fait sortir ces oiseaux géants (plus de 3 mètres de largeur). Ils planent dans une harmonie superbe. C’est là la dernière réserve mondiale des candors.

Ils vont jusqu’à la mer chercher leur nourriture, des épaves de gros poissons. Ils se nourrissent de charognes.


Mardi 27 mai, retour à Arequipa. La vieille ville ressemble à certains quartiers de l’Andalousie. Des Arabes avaient débarqué avec les Espagnols au 16è siècle. La grande place, Plaza de las armas est dominée par une cathédrale avec deux tours dont l’une avait été détruite lors du dernier tremblement de terre du 23 juin 2001 (durée : 3,35 mn). Le marché est un festival de couleurs et d’odeurs. C’est un pays où la pauvreté a été chassée. Pas de mendiants dans les rues, pas de gens sans domicile fixe. Tout le monde s’active. L’argent circule et tout le monde en profite. Cependant le fléau de la corruption maintenu par la mafia reste une préoccupation majeure du gouvernement.


Il y a cependant une communauté d’un million de péruviens d’origine japonaise. Cette immigration date de la fin du XIX è siècle.

Le monasterio de Santa Catalina est en plein centre de la ville historique. Fondé en 1570, quarante ans après l’arrivée des Espagnols ce lieu est une ville dans la ville. Dans ce couvent des femmes de toute origine se retiraient de la vie sociale et se consacraient à Dieu. C’est le cas aujourd’hui encore. Construit en tuf de lave, cet ensemble de maisons rappelle les villes arabes et andalouses. Il a résisté en grande partie à plusieurs tremblements de terre. Au milieu trône un bel aracoria de 150 ans, l’arbre traditionnel du Pérou. C’est sous cet arbre majestueux que la franco-péruvienne Flora Tristan qui avait séjourné en 1833 dans ce monastère a écrit des pages de « Pérégrinations d’une paria ».

Retour à Lima. Le soir du départ les routes étaient tellement embouteillées que j’ai failli rater l’avion.