Le chaos égyptien

Par Tahar Ben Jelloun.

28.05.2014
 

Les apprentis dictateurs devraient fréquenter un peu les bibliothèques et lire quelques ouvrages écrits il y a longtemps et qui parlent d’eux. Ainsi le pouvoir absolu a été traité aussi bien au théâtre que dans des essais. On pourrait offrir à Abdel Fatah al-Sissi qui vient de se porter candidat à la présidence de la république d’Egypte une traduction de « Ubu roi » pièce d’Alfred Jarry (1896) ou plus proche de notre époque un reportage sur la sacre de Bokassa en empereur. Mais le pouvoir non seulement rend fou et cruel, mais couvre de ridicule celui qui l’exerce. Hélas on sait que le ridicule ne tue plus. Alors plus personne n’hésite à s’y installer. Ainsi ce général de 58 ans qui a réussi à faire tomber Mohamed Morsy, président élu et à le mettre en prison en juillet 2013, s’est auto-proclamé Maréchal ! Rien que ça. Maréchal sans avoir combattu ni remporté des victoires décisives. C’est ainsi qu’il ordonna ( sans que l’ordre soit écrit ou public)  du haut de son grade la condamnation à mort de centaines d’opposants islamistes qui soutiennent l’ex président. Le 24 mars 2014, un tribunal a prononcé 529 condamnations à mort (commuées depuis en prison à vie) à l’encontre de militants appartenant à la confrérie des Frères Musulmans. Aujourd’hui ce sont 683 autres islamistes dont leur chef, Mohamed Badie, qui ont été condamnés à mort pour avoir participé à une violente manifestation contre le régime le 14 août dernier à Minya, la capitale de la Moyenne Egypte. D’après Human Rights Watch le procès n’a duré que quelques heures et le tribunal a refusé de donner la parole aux avocats de la défense.  Ces peines devraient être approuvées par le mufti d’Egypte. C’est une formalité sans importance.

Depuis que cette confrérie, née il y a plus de 85 ans et dont le premier chef Sayed Qotb a été condamné à mort et exécuté par le président Nasser le 29 août 1966, a été déclarée « organisation terroriste », l’armée a entamé une chasse systématique de tout ce qui s’approche de cette mouvance. 15 000 arrestations. 1400 islamistes ont été tués dans des combats avec l’armée et la police. Certains Frères musulmans se sont battus avec les armes à la main contre les forces de police et se sont rendus coupables de plusieurs morts. Des attentats meurtriers ont eu lieu au Caire et dans d’autres villes, toutes visaient l’armée et la police.

C’est dans ce chaos que Al Sissi sera élu à une large majorité. C’est une tradition dans certains pays du Porche Orient. Nous savons d’avance que le syrien Bachar al Assad, celui qui massacre quotidiennement son peuple dans l’indifférence générale et ce avec l’appui de Poutine, de l’Iran et du Hizbolah, sera élu en juin avec un score qui avoisine les 90%. Pour la forme deux autres candidats ont été mis en place face au futur vainqueur.

Al Sissi a déposé Mohamed Morsy parce qu’il s’était attribué presque tous les pouvoirs. Voilà que le successeur de ce dernier en fait de même sous couvert de sauver l’Egypte du danger islamiste. Mais ni l’Amérique ni l’Europe ne l’ont suivi dans ces dernières agitations. On pourrait dire qu’il n’en a que faire car ce sont les pays du Golfe qui sont venus à son secours avec quelques 16 milliards de dollars de don.

La démocratie n’est pas une pilule qu’on avale le matin et qui nous rend démocrates. Ce n’est pas non plus une technique notamment électorale, c’est un système composé de valeurs qu’on exerce dans le vivre ensemble. Cela, le maréchal égyptien ne le sait pas. Il est au pouvoir et commet les mêmes erreurs que celles qui ont fait tomber l’ancien président Hosni Moubarak. Comme lui, il est autoritaire, comme lui, il est égocentrique, comme lui, il est injuste et partisan de la division du peuple pour pouvoir régner.

Mais à ce rythme c’est une guerre civile qu’il est en train de préparer. Condamner à mort ou à la perpétuité des citoyens qui sont des opposants est une façon d’encourager la résistance par les armes. Certes des islamistes ont commis des crimes, ont tué des agents de sécurité, ont provoqué des troubles, mais ce n’est pas avec une justice expéditive que la maréchal réussira à instaurer la paix dans son pays.

Finalement ce qu’on a appelé « Printemps arabe » n’a eu d’issue positive qu’en Tunisie. Ce petit pays a réussi à se doter d’une constitution historique et unique dans le monde arabe et musulman. Elle garantit l’égalité de droits entre l’homme et la femme, elle a inscrit « la liberté de conscience » dans ses articles et interdit la torture. On verra plus tard comment ce pays sortira de la crise. Quant à l’Egypte, elle ne cesse de naviguer entre chaos et désordre, autoritarisme et arbitraire. Nous sommes loin d’un Etat de droit et ce n’est pas la politique de la clique militaire derrière Al Sissi qui fera revenir les investisseurs et les touristes. L’Egypte est ainsi condamnée à vivre dans une crise sans fin. Tout cela sent mauvais et n’annonce rien de bon. Le chemin de la paix, la vraie, celle qui s’ouvre sur la modernité, sur l’émergence et la reconnaissance de l’individu est long. Ni la patience ni le courage ne manquent aux peuples arabes. Mais combien de temps durera ce cauchemar qui n’épargne personne et détruit tout sur son passage ?