Edouard Molinaro n’est plus.

Publié dans LePoint.fr Par Tahar Ben Jelloun

17.12.2013
 

Mon Cher Edouard,

Nos vergers d’amitié sont éteints depuis que tu n’es plus. Cette nuit mon insomnie a été cruelle et ma pensée abreuvée de mauvais présages. La nuit et ses foyers nous assènent des vérités détestables. Le départ à l’aube car tout se fatigue. La voix, le regard et la main qui ne se tend plus. J’avais pour toi de l’admiration, de l’estime et de l’amitié avant de t’avoir rencontré. Je regardais tes films avec beaucoup de plaisir car tu parvenais à allier la qualité, l’exigence et le grand spectacle. Tu étais un cinéaste populaire dans le sens le plus noble. Tu aimais le cinéma et avec les films que tu réalisais tu partageais avec un grand public ton amour du travail bien fait, ta passion pour la subtilité et l’intelligence, ta disponibilité pour laisser ta curiosité te mener vers des horizons insoupçonnés. Tu aimais raconter des histoires. Tu avais ce talent rare qui consiste à atteindre la belle simplicité, la superbe limpidité d’une histoire. Tu avais un sens aigu du récit et jamais je ne me suis ennuyé ou perdu dans un des tes films. Ça ressemble à un cours d’eau pure qu’aucun obstacle ne vient empêcher.  

Ton travail de cinéaste, reconnu et admiré, tu n’en parlais pas. Ta modestie me faisait baisser les yeux. Quand tu as enfin décidé d’écrire ta biographie, ton humilité a pris le dessus et tu nous a prévenu dès la première page : « je ne m’intéresse que très médiocrement à ma petite personne ». Mais nous, nous étions, nous sommes très intéressés par toi, par ton regard sur les choses, par ton humour, par tes gestes débordant d’humanité et de fraternité. Tu vas nous manquer terriblement.

Tu disais toi même que tu as « atteint la date de péremption » parce que six scénarios gisaient sur ta table et que ça  n’intéressait plus personne car comme tu l’as souligné, « le cinéma se nourrit de l’air du temps, et l’air y circule beaucoup plus vite qu’ailleurs ».

Cela n’a pas entamé ta gourmandise de lecteur, de découvreur. Tu fréquentais les cinémas en bon cinéphile, tu lisais les romans qu’on te conseillait, et tu passais du temps à fabriquer des maquettes d’avion, ton autre passion.

Chacune de mes visites était nourrie par du savoir. J’apprenais toujours avec toi quelque chose de nouveau. La dernière fois, quelques jours avant que tu entres à l’hôpital pour un contrôle, nous avons parlé aviation. C’était passionnant. Nous avons aussi discuté du prix Goncourt et du choix de cette année que tu trouvais judicieux. Un dîner chez vous, ne pouvait être qu’un bonheur d’amitié vive. Catherine, sublime Catherine, faisait la cuisine à merveille. Tu ne buvais jamais de vin, mais tu aimais ce qu’elle nous préparait et nous étions tous heureux.

Mon Cher Edouard, je ne sais comment pourrais-je me contenter de tes films, je ne sais pas si ta voix que j’entends encore distinctement et qui m’aide à supporter le chagrin pourra éloigner la douleur de l’absence. Tu es là, vivant dans notre cœur car tant qu’on se souvient de toi, tant qu’on regarde et aime tes films, tu es vivant, parmi nous. Nous manquera cette présence chaude et très humaine.