« Ce que le Coran ne dit pas »

Chronique publiée dans Lepoint.fr Par Tahar Ben Jelloun

04.11.2013
 

Lorsque le prophète Mahomet meurt le 8 juin 632, il ne laissa pas de consignes concernant les versets que l’ange Gabriel lui a transmis. Ses compagnons les connaissaient par cœur, certains les avaient transcrits sur des supports. Le Coran en tant que corpus, en tant que Mushaf n’existait pas. Il faudra attendre plus de vingt ans pour que  ‘Uthmân, le troisième khalif réunisse une commission composée de compagnons qualifiés pour qu’elle propose un texte unifié.

Les sourates (chapitres) sont reproduites sans voyelles. Ce n’est que deux siècles plus tard qu’une version voyellée, sera disponible pour le grand public. C’est à partir de ce moment que deux visions du monde vont s’affronter à travers la lecture du Coran. Les premiers sont des théologiens appartenant au courant Mu’tazilite, rationalistes lisant le texte de manière symbolique et métaphorique. Pour eux « la volonté divine est rationnelle et juste ; les hommes peuvent en saisir le sens et y conformer leurs actes », autrement dit, le Coran est créé. Par ailleurs des philosophes comme Al-kindi, Al Farabi, Avicenne et Averroès étudient la nature en soi et non la nature comme témoin de la toute puissance divine. Ces courants qu’on qualifierait aujourd’hui de modernités vont trouver face à eux des traditionnalistes pour qui non seulement le Coran est incréé mais il doit être lu de manière littérale sans aucune distance ni interprétation.

C’est ce dernier courant qui l’emportera et débouchera plusieurs siècles plus tard sur ce qu’on appelle intégrisme, fondamentalisme dont le promoteur est Mohamed Abdelwahab, un séoudien du XVIII è qui fera de l’islam un dogme pur et dur, celui qui sévit aujourd’hui en Arabie Séoudite et au Qatar. Application stricte de la chari’a. Fanatisme et obscurantisme. Bref une vision du monde rétrograde et en opposition avec l’esprit des lumières qui a marqué les premiers siècles de l’islam.

Après avoir écrit une monumentale Al-Sira (biographie) du prophète et de son époque, après avoir rédigé un texte fondamentale pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui autour du dogme dans « Penser le Coran » (2009), Mahmoud Hussein, pseudonyme de deux intellectuels égyptiens, publie un complément de ce dernier ouvrage « Ce que le Coran ne dit pas » (Tous chez Grasset).

Si les versets ne sont tributaires ni du temps ni de l’espace, c’est qu’aucune intelligence n’est possible. C’est la défaite de la raison face au dogme d’une parole de Dieu de même nature que Dieu lui-même. Or en lisant bien le Coran on découvre que c’est le contraire qui y est développé. Plusieurs versets sont arrivés dans un contexte précis, réglant ou commentant des situations se déroulant en un temps précis. D’autres versets ont une portée qui dépasse le cadre temporel.

Le dire aujourd’hui est une provocation que les obscurantistes ne peuvent tolérer car elle mettrait en danger leur fond de commerce qui abrutit les masses et les pousse vers un islam dénaturé, détourné de son essence et de son esprit. Il est difficile de combattre le fanatisme. Tout dialogue est impossible. On le voit en ce moment même en Egypte et en Tunisie où le courant moderniste, c’est-à-dire laïc et pour un système réellement démocratique est en butte aux salafistes qui refusent toute discussion. La défaite de la raison est aussi celle de l’humanisme qu’on trouve dans le Coran. Evidemment l’ignorance l’emporte plus souvent sur le savoir.  La notion d’imprescriptibilité du Coran  a débouché sur une rigidité en contradiction avec l’incitation à l’acquisition du savoir telle qu’elle est inscrite dans plusieurs versets.

Mahmoud Hussein résume le problème en ces termes : « En montrant que l’islam est à la fois un message divin et une histoire humaine, en réintégrant la dimension du temps là où la Tradition ne veut voir que l’éternité, en retrouvant la vérité vivante de la Révélation sous les interprétations qui prétendent la figer une fois pour toutes, la pensée réformatrice est une école de liberté et de responsabilité. Elle offre à chaque croyant la chance de conjuguer sa foi en Dieu avec son intelligence du monde ».  En rendant la parole de Dieu à son origine, à son contexte, on ne la dénature pas. Mais tant que le savoir est tenu à l’écart et remplacé par des « fatwas » arbitraires et sans fondement, l’islam restera pris en otage entre l’ignorance et l’opportunisme idéologique.

Grâce aux livres de Mahmoud Hussein, le débat est possible ; il est nécessaire et même urgent en ces temps de confusion où l’islamophobie progresse chaque jour faisant des ravages dans les consciences et les esprits. Si on refuse le débat c’est que l’avenir de cette religion est de plus en plus compromis.