Adonis poète de la modernité

Chronique publiée dans Lepoint.fr Par Tahar Ben Jelloun

04.11.2013
 

En 1988 le Comité Nobel a reconnu aux lettres arabes quelque importance. En attribuant le Nobel de littérature à Naguib Mahfouz, le Flaubert et Zola réunis du monde arabe, ce comité avait réparé un oubli.  Le nom de Taha Hussein avait été plusieurs fois cité mais jamais retenu. On avait un certain moment vaguement évoqué le nom du poète palestinien Mahmoud Darwich, mais ça n’aurait pas été politiquement correct à moins de l’associer à un poète israélien, mais le Nobel ne pratique pas le système de l’exéco.

L’année de Mahfouz on a dit que le comité avait hésité entre lui et Adonis. Mais la poésie mallarméenne d’Adonis avait dû décourager ses défenseurs. Pourtant il méritait largement cette reconnaissance.

Aujourd’hui c’aurait été une excellente chose que de nobéliser ce poète syro-libanais qui a apporté à la poésie arabe une nouvelle écriture, faite de rupture et de rigueur, d’invention et de beauté dans une langue riche et complexe. Quand on entend Adonis réciter sa poésie dans cette langue pure et recherchée, on réalise combien cet homme a du talent et a un imaginaire qui va loin sans jamais tomber dans l’anecdotique ni dans l’exotique, encore moins dans le politique. Mais les Nobel tiennent compte du critère politique. Couronner aujourd’hui un poète syrien même s’il est aussi libanais ne ressemble pas aux pratiques de ce comité. Quant à la situation de son pays Adonis est clair : «  ce qui se passe en Syrie est qu’on appelle révolution n’en est pas une. Il se passe des choses contraires au principe même d’une révolution » ; et sur le printemps arabe, il a été assez sévère, trouvant qu’à partir du moment où les mouvements religieux s’en sont emparé, il n’y avait plus d’espoir.

Adonis est aussi un penseur. Il pense son écriture, il pense le monde arabe dans sa diversité et s’engage. Ce n’est pas aisé pour un intellectuel arabe d’aller à contre courant tout en restant dans l’exigence d’une grande et belle poésie. Pourtant Adonis a pris des positions courageuses sur la place de la religion dans la société arabe, a bousculé les certitudes de certains intellectuels qui « s’arrangeaient » avec les pouvoirs en place.

Sa poésie prend sa source dans le passé glorieux des lettres arabes, des poètes comme Al Moutanabbi ou Iliya Abou Madi. En même temps Adonis est un grand lecteur de la poésie moderne. Certains lui ont même reproché d’avoir trop fréquenté la poésie de Saint-John Perse ou celle de René Char.

Son univers est empreint d’une recherche du mot juste, celui qu’on n’attend pas dans un ver et qui surprend par sa rareté et aussi sa quotidienneté. Adonis évite les pièges du social et s’en tient à aller vers la substance essentielle, celle qui avait marqué les époques des lumières du monde arabe. Il regarde le monde avec la distance juste et précise, celle que seuls les poètes savent mesurer.

Il a dit qu’aujourd’hui dans le monde arabe « la parole est considérée comme un crime », s’est élevé contre la censure, le terrorisme des fanatiques qui cherchent à ce que les poètes se taisent. Il est le témoin dévasté de la décadence de ce monde arabe gangréné par l’islamisme radical qui ruine toutes les espérances de modernité et de progrès. Il se réclame de la laïcité et revendique sa liberté de conscience ce qui n’est pas du goût de tout le monde dans les pays arabes.

Il a rappelé aussi que la langue arabe est liée organiquement au corps et que la musicalité de cette langue vient de chacune des parties du corps. Il aime aussi indiquer que cette langue « n’a pas encore d’écrivain à sa mesure ».

Poète de la modernité absolue, Adonis aime surprendre en donnant au sexe la place qui lui revient dans une poésie qui englobe les choses de la vie et de la mort.

« Pareils à des sources gelées, ses sens explosent lorsque ma main droite gratte la poitrine du rêve qu’elle me raconte avant de s’endormir alors que ma main gauche découvre la peau d’un autre rêve. » écrit-il dans un de ses derniers textes (traduits par Venus Khoury-Ghata).