Syrie : Non assistance de peuple en danger

Chronique parue dans La Repubblica du 29 août 2013. Par Tahar Ben Jelloun

06.09.2013
 

Non, l’indignation ne suffit pas et ça ne sert à rien. Aucune parole, aucune nausée ne feront oublier le massacre commis mercredi 21 août par l’armée de Bacbar al Assad. Les images sont insoutenables : des corps d’enfants, des bouts d’hommes, des restes d’organes couverts par des linceuls blancs. Evidemment ces centaines d’enfants sont tous de redoutables terroristes, des Salafistes armés, des agents de l’étranger envoyés pour déstabiliser le régime de Bachar al Assad. Ça se voit sur leurs visages ravagés par l’action toxique du produit utilisé.

Ce qui se passe depuis plus de deux ans en Syrie prouve que les Nations Unies est un « machin » qui ne sert à rien, pas même capable de hausser le ton, pas même capable d’arrêter un criminel dont le cœur en bronze ne se brisera jamais. Alors que les peuples du monde sachent que si demain un dictateur décide de commettre un génocide, ni les Nations Unies, ni le Prix Nobel de la paix, ne viendront à leur secours. Ils crèveront selon la loi de la jungle.

Il y a longtemps qu’il fallait lancer un mandat d’arrêt international à l’encontre de cet assassin, fils d’assassin. (Hafez n’a-t-il pas gazé en une nuit plus de 20 000 personnes à Hama ? le 4 février 1982 comme Saddam Hussein avait gazé les habitants de Halabja le 16 mars 1988). Fort de l’appui de la Russie, de la Chine et de l’Iran, des régimes à vomir, Bachar al Assad se sent tout permis.

La thèse de l’islamisation de la rébellion terrorise et bloque les Occidentaux. Des experts (en rien du tout) nous disent : il vaut mieux une dictature qui garantit l’unité du pays, plutôt qu’une république islamique qui tuerait tous les chrétiens ! Pour le moment, cette thèse arrange Bachar al Assad et sa tribu. Les syriens qui sont descendus dans les rues au début n’étaient pas armés. Ils n’exhibaient pas des drapeaux noirs ou des slogans religieux. Bachar al Assad a donné l’ordre de les mater en les mitraillant. Son père lui avait appris qu’il ne fallait jamais tolérer une quelconque contestation. En fils obéissant, en apprenti criminel il a fait mieux : il a réussi à avoir à ses côtés de vrais amis, de bons amis dont le soutien est inébranlable. Le véto russe est une arme absolue ; des dignitaires chrétiens auraient fait le voyage à Moscou pour demander à l’église russe de faire pression sur Poutine pour qu’il n’abandonne pas al Assad. Les armes fournies par l’Iran sont décisives. C’est ce même Etat qui a demandé aux dirigeants du Hizbollah libanais de donner un coup de main à Bachar al Assad. Le quotidien Libération (26 août) rapporte ce que Mehdi Taeb, un des conseillers du Guide suprême Ali Khamenei a dit : « La Syrie est la 35ème province et une province stratégique pour nousSi l’ennemi nous attaque et cherche à prendre à la fois le contrôle de la Syrie et du Khouzistan, la priorité réside dans le maintien de la Syrie. Si nous perdons la Syrie, nous ne serons pas en mesure de tenir Téharan ». Fort de ces appuis, autrement plus forts et fiables que ceux dont dispose la rébellion, le régime al Assad pouvait tout se permettre y compris de gazer une population civile dans son sommeil.

Il y a plus de deux ans Bachar avait prévenu le monde : si vous intervenez en Syrie, je ferai de la région un enfer : « Je créerai une boule de feu qui enflammerai le Moyen Orient » a –t-il déclaré . Il en est capable dans la mesure où son cynisme et sa férocité relèvent d’une barbarie inculquée depuis l’enfance. Pour se maintenir au pouvoir, il ne reculerait devant rien. C’est cela que les Occidentaux devraient comprendre ; nous n’avons pas devant nous un chef d’Etat moderne, c’est-à-dire civilisé, mais un chef de tribu pour qui le droit est la force, le meurtre est l’unique réponse et en plus il est conforté dans son exercice criminel par des Etats qui font honte à l’humanité.

Pendant que les Américains et Européens se demandent s’il faut intervenir ou pas, Bachar ne s’encombre pas de questions ni de moralité. Il tue. Tous les moyens sont bons.

Dans cette tragédie, hélas, c’est lui qui a raison, c’est lui qui gagne puisque nous sommes face à un monstre qui a répudié la loi, le droit et la civilisation. Il est maître de la jungle et on ne pleure pas quand le roi de la jungle fait des massacres. C’est son rôle, son métier, sa raison d’exister.

Pendant ce temps là, les Etats arabes se tournent les pouces en regardant ailleurs. L’Arabie Séoudite aide mollement les rebelles, le Qatar a une politique obscure. Les autres sont occupés à faire du printemps une saison plus clémente.

En fait, c’est tout le monde arabe qui est au centre d’une zone de tempêtes où des puissances comme la Chine, la Russie, l’Iran et l’Amérique s’affrontent dans une guerre non déclarée mais dont les victimes sont toujours les mêmes : les populations sans défense, anonymes, déchiquetées ou simplement asphyxiées pendant leur sommeil.