Jean-Louis Scherrer mon ami

Par Tahar Ben Jelloun

04.07.2013
 

Jean-Louis Scherrer était un prince. Un homme de qualité exceptionnel. Elégant, généreux, il était la grâce même dans la discrétion. Il n’élevait jamais la voix. Un homme fidèle en amitié, fidèle en tout. Il aimait s’entourer d’amitié, de présence chaleureuse. La solitude était sa hantise. Même à l’hôpital quand on venait le voir, il voulait qu’on dresse la table et qu’on mange avec lui.

Je l’ai connu il y a une vingtaine d’années à Tanger où il avait une jolie maison donnant sur le port. Il venait de perdre son nom. Trahison, mauvaises rencontres, impostures. Il se sentait nu sans son nom de grand couturier. Le pire, les gens ne le savaient pas et continuaient à croire que c’était lui qui dessinait des choses étrangères à son talent et à son esprit.

Il se retira définitivement de la haute couture. Un certain moment, il fut tenté de créer sous un autre nom au Maroc. Je me souviens, il voulait appeler sa nouvelle société « Morocco ». Il renonça et cultivait ce qu’il aimait pardessus tout : l’amitié.

Un prince, sans protocole, sans excès. Un homme que le talent des autres intimidait. Il aimait les écrivains, les créateurs, ceux qui avaient de l’audace et de l’imagination. Que ce soit dans sa maison en Normandie ou à Tanger, il était tout le temps entouré. Jamais seul. Ses amis le suivaient et il en était heureux.

La dernière fois que je l’ai vu à l’hôpital, il m’a demandé des nouvelles de mes enfants et de mon travail. Il était très amaigri. La mort avançait et je me suis souvenu que la mort se pointe d’habitude quarante jours avant la fin. Elle était là, je savais que je ne le reverrai plus. Je suis parti, les larmes aux yeux et je savais que la mort, je veux dire la maladie, faisait son travail.

J’ai envie de lui dire ce que Jean Ferrat chantait : Tu aurais pu vivre encore un peu pour notre bonheur pour notre lumière avec ton sourire avec tes yeux clairs, ton esprit ouvert ton air généreux ; tu aurais pu rêver encore un peu sous mon châtaignier… tu aurais pu jouer encore un peu, rire avec les amis…tu aurais pu vivre encore un peu…