Tunisie : Régression criminelle

Chronique parue dans Lavanguardia sous le titre "Tunisie : No Democracy We Want just Islam"   Par Tahar Ben Jelloun

28.05.2013
 

Le porte parole d’Ansar al-Charia (Les Partisans de la Charia), Seifeddine Raïs a prévenu les autorités : « Nous ne demandons  pas l’autorisation du gouvernement pour prêcher la parole de Dieu… » Ainsi, ces militants qui luttent contre toute modernité et revendiquent le retour vers l’époque de la naissance de l’islam (VIIème siècle) n’ont pas hésité à provoquer une confrontation violente avec la police. Une de leurs banderoles noires dit : « No Democracy ! We want just Islam ».  Les autres tunisiens, laïcs et démocrates assistent à la lutte entre deux tendances de l’islamisme, l’une Ennahda, au pouvoir, l’autre Salafiste dont la contestation brutale exige un totalitarisme plus musclé et sans concession, une application de la Charia dans toutes ses formes.

Pauvre Tunisie ! Cette rive de la Méditerranée si douce, si séduisante est aujourd’hui le théâtre d’une tragédie qui est loin de connaître la fin. De tous les pays arabes, la Tunisie fut celui qui accorda le plus de droits à la femme, et ce grâce à Habib Bourguiba, un président moderne et qui n’avait pas su se retirer à temps de la scène politique. Je me souviens d’une Tunisie, tolérante, accueillante où durant le jeûne du Ramadan, des cafés et restaurants étaient ouverts. Certains citoyens observaient le jeûne, d’autres mangeaient et buvaient sans que personne ne les dérange. C’était une époque où l’islam était dans les cœurs et n’avait pas encore envahi la scène publique pour devenir une idéologie et une morale sévère et violente. Cette Tunisie n’a pu résister à l’islamisme, se présentant comme identité, culture et authenticité. La tendance de ce pays à se rapprocher de l’Europe a été condamnée et combattue par des religieux.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut rappeler que l’ancien président Ben Ali avait lutté contre les islamistes de manière efficace mais barbare. Arrestations arbitraires, tortures, disparitions. Tout cela n’a fait que les radicaliser. Même clandestins dans le pays ou en exil, ils se préparaient à exercer un jour le pouvoir. Le printemps arabe, paradoxalement, leur a offert une opportunité  inouïe. Comme en Egypte, ils ont récolté les fruits de ces révoltes et dirigent (mal) actuellement le pays. Mais c’était sans compter avec les vétérans de l’Afghanistan. Comme en Algérie, des jeunes se sont engagés dans ce pays pour le libérer de la présence étrangère au nom de l’islam. La guerre afghane a de graves répercussions dans le monde arabe et en particulier le Maghreb. On oublie de signaler que la guerre en Afghanistan est étroitement liée au trafic d’opium et autres drogues. Mais les jeunes maghrébins qu’on enrôle en leur promettant que là «ils trouveraient leur véritable identité, celle d’un islamisme universel ». C’est parce que ces pays ont manqué de liberté, de démocratie, de stimulation, d’éducation qu’une partie de leur jeunesse s’est laissée séduire par un discours où l’on miroitait un avenir meilleur, de préférence dans l’au-delà, au paradis !

Ansar al-Charia a été créée en avril 2012 par un ancien d’Afghanistan qui se fait appeler Abu Iyad. Interpellé en 2003 en Turquie, il fut extradé en Tunisie et condamné à 43 ans de prison. Il a bénéficié de l’amnistie générale décrétée au début de la révolution. Il est en fuite et doit probablement entretenir des liens avec des gens d’el Qaeda, au Maghreb ou ailleurs, notamment en Syrie où plusieurs jeunes Tunisiens se trouvent actuellement pour combattre Bachar al Assad, lequel est défendu par des soldats du Hezbollah libanais, soutenu et financé par l’Iran !

Le fait que les affrontements de dimanche 19 mai se sont soldés par la mort d’un combattant et une vingtaine de blessés, prouve que la Tunisie est agitée de partout et ne connaîtra la paix que si un jour l’islamisme qu’il soit modéré ou pas renonce à la politique. On en est loin. Mais la lutte actuelle des laïcs (surtout des femmes) démontre l’échec de l’islamisme au pouvoir. Rien ne marche. En plus Ennahda est attaquée sur sa droite. Elle a en face d’elle des gens plus radicaux et que les citoyens tunisiens connaissent bien puisque certains ont été violemment agressés dans les rues, des artistes empêchés d’exposer leurs œuvres, des cinéastes de montrer leurs films. Le gouvernement a montré son incapacité non seulement à gouverner mais aussi à assurer aux citoyens un minimum de sécurité.

L’assassinat de l’opposant démocrate et laïc Chokri Belaïd en février 2013, a enlevé toute crédibilité au régime islamiste. La contestation actuelle par les Salafistes le rend encore plus fragile.

Que l’organisation Ansar al Charia soit déclarée « illégale » par le gouvernement, et qu’elle soit aussi impliquée dans le terrorisme comme l’a déclaré Ali Larayedh, premier ministre, n’assurera pas aux Tunisiens sécurité et liberté. Plus que jamais, l’islamisme doit se replier sur les mosquées et s’en tenir à l’exercice de la foi, la prière et la paix, car dans le mot « Islam », il y a le mot « Salam » qui veut dire « paix. Le fait que les salafistes  d’Ansar al- Charia reportent leur « congrès » au 26 mai prochain, est grave parce qu’ils n’ont pas l’intention de laisser ce pays vivre en paix. Ils ne sont pas nombreux, mais assez déterminés pour empêcher la Tunisie de poursuivre sa révolution dans le sens de la démocratie et de la liberté de conscience.  On ne saura peut-être jamais qui est derrière ces fous furieux qui défigurent l’islam et sèment les graines de la régression, de l’ignorance et de la bêtise criminelle.