Syrie : Non Assistance à peuple en danger

Chronique parue dans Lavanguardia sous le titre "Syrie : Non assistance à un peuple qu’on massacre".   Par Tahar Ben Jelloun.

28.05.2013
 

Il faut remonter un peu plus loin dans l’histoire récente de la Syrie pour comprendre pourquoi ce pays subit une telle tragédie. C’est une malédiction qui s’acharne sur ce peuple depuis que la famille Assad s’est emparé du pouvoir. Hafez Assad, le père de Bacha est arrivé à la tête de l’Etat par un coup de force en 1970. Il emprisonna ses anciens « amis » du parti Baath et mit en place une dictature militaro-policière d’une redoutable efficacité. Issu de la minorité religieuse des Alaouites, Assad installa dans les postes clés des hommes sûrs de sa tribu. Actuellement le noyau dur de l’armée qui protège Bachar est composé d’éléments alaouites prêts à se sacrifier pour leur chef.

Le parti Baath est idéologiquement une sorte de marxisme côté stalinien. Parti unique, il ne laisse aucune liberté à personne. En Syrie, avant la guerre, le peuple vivait en sachant qu’il était écouté et surveillé. Ni liberté ni droits. Aucune opposition n’est possible. Des hommes ont disparu pour avoir osé critiquer le dictateur.

En 1982, Hafez Assad apprit que des Frères musulmans allaient se réunir dans la ville de Hama. Il a dit à son armée de les laisser faire leur réunion. Une fois que tous les hommes étaient là, il fit fermer la ville et la bombarda durant toute la nuit. Le massacre se solda par 20 000 morts. L’information ne parviendra en Occident que quelques semaines plus tard et les gens étaient incrédules. Hafez ne discutait pas, ne disait pas ce qu’il allait faire ; il agissait et ne regrettait aucun de ses gestes. C’est ce qui a fait dire à Henry Kessinger qui eut affaire à lui au moment des négociations avec Israël : « c’est un redoutable diplomate ». Au moment où sa police et son armée persécutaient les Palestiniens au Liban, le poète Mahmoud Darwishe lui rendit visite pour lui demander de laisser ses compatriotes en paix. Mahmoud me raconta l’entrevue : « Durant une heure, Hafez ne m’a parlé que de ma cravate et des cigarettes que je fumais ! Je suis reparti dégoûté ; je n’ai pu placer aucun mot à propos des Palestiniens ».

Bachar est le fils de Hafez. L’éducation a été faite avec rigueur et cynisme. Pas de pitié, pas de faiblesse. Assad est un Saddam plus intelligent, plus malin et aussi cruel.

C’est dans ce cadre que se déroule la guerre en Syrie depuis deux ans. Depuis le début, Israël suit attentivement tout ce qui se passe chez ce voisin avec lequel il n’a jamais réussi à faire la paix. Quand les services de renseignements ont découvert que l’Iran faisait parvenir aux soldats du Hizbollah des armes, Israël a frappé. Le Hizbollah est un mouvement installé au Liban, proche de l’Iran et de la Syrie. Depuis quelques mois, des militants de ce mouvement ont quitté le Liban et sont venus en aide non pas aux rebelles mais à l’armée de Bachar Assad. En juillet  2006, Israël a attaqué le Liban afin de porter un coup définitif pour le Hezbollah. Malheureusement, cette guerre n’a fait que le renforcer et a provoqué la mort de plus de 3000 libanais dont un nombre important d’enfants. Le romancier John Le Carré avait été scandalisé par cette guerre qui punissait le peuple libanais sans qu’il puisse se défendre. Il publia le 6 septembre 2006 un article en première page du journal Le Monde pour dire son effroi et sa colère. L’article fit beaucoup de bruit et certains ont traité le grand écrivain d’antisémite. Or il n’a fait que critiquer l’armée israélienne qui a détruit des usines de lait et de médicaments. Aujourd’hui les frappes israéliennes n’ont suscité aucune réaction importante. Même les Russes n’ont rien dit. Barak Obama, le président soumis à l’Etat d’Israël de manière encore plus servile que d’autres présidents américains, a fait une déclaration pour dire « qu’Israël a le droit de se défendre ». Les Arabes savent à présent qu’il n’y a rien à attendre de celui qui parlait au discours du Caire d’Etat palestinien. Obama est le meilleur défenseur de la politique coloniale d’Israël.

Ces frappes destinées à détruire les armes envoyées au Hizbollah n’ont fait que renforcer la position de Bachar qui passe pour une victime. Elles renforcent ce régime et troublent encore plus la situation dans la région. Aucun pays n’interviendra pour sauver le peuple syrien. Israël peut frapper quand il le désire. Rien ne l’empêche. Ni la ligue arabe ni Ban Ki-Moon qui a demandé aux uns et aux autres de « la retenue » ! Encore une fois la preuve est là pour démontrer que les Nations Unies ne servent à rien. Le peuple de Syrie se fait massacrer quotidiennement  depuis deux ans par son président et aucune assistance à peuple en danger n’a pu intervenir. Les Salafistes, al Qaeda et d’autres aventuriers sont en train de brouiller et détourner de son objectif le combat des rebelles syriens, laïcs, démocrates et progressistes. Non, Israël peut poursuivre ses frappes. Il ne risque rien, pas même des remontrances, pas même une petite phrase de reproche. Cependant le Liban est en danger ; tout ce qui se passe à ses frontières le rend fragile. Il est menacé au nord et au sud. Les interventions israéliennes font des victimes collatérales : les civiles syriens et libanais. La guerre en Syrie se poursuit en toute impunité. Ni l’Europe ni l’Amérique n’ont une réelle volonté de sauver le peuple syrien. C’est ainsi. La mort est généreuse avec cette population prise entre la barbarie d’un Assad qui tue pour vivre et des Salafistes qui font des plans d’avenir.