Mon père, un héros.

Par Tahar Ben Jelloun.

12.02.2013
 

La légende dit qu’un bon héros est un héros mort, martyr, sacrifié. Mais sans aller à cet extrême, ne peut –on déceler dans notre histoire quelques héros de la vie quotidienne ? Mon père a été pour moi un héros, pas parce qu’il aurait pu marcher sur la lune ou se battre avec un lion au Kénya, non, c’était un héros normal, un homme parmi les hommes, parce qu’il était courageux et qu’il résistait face aux puissants. Il n’était pas un homme politique. Il avait comme beaucoup de gens de sa génération manifesté pour la fin du protectorat au Maroc. Mais ce que j’appréciais chez lui c’était sa dignité. Je me souviens l’avoir vu dire ses vérités au directeur français de mon collège qui voulait m’envoyer dans une école professionnelle. A l’époque, début des années 50, seuls les fils de notables avaient droit de poursuivre leurs études et d’accéder à des postes importants. Les enfants d’artisans ou de gens modestes étaient destinés à devenir plombier ou forgeron. Mon père n’avait rien contre ces métiers, mais étant lui-même un petit commerçant, il espérait voir ses enfants faire les grandes écoles et réussir mieux que lui. Je l’entends encore dire à ce breton fier d’être considéré comme colonialiste : « mon fils, mes fils iront loin ; je travaille durement pour qu’ils puissent aller le plus loin dans leurs études ! » Le breton était admiratif. Il confia à mon père : « si tous les parents étaient comme vous, il n’y aurait aucun problème dans cette école ».

Mon père a été un héros parce que, très jeune, il avait dû travailler durement dans la région du Rif en pleine ébullition. Il risquait sa vie parce que c’était l’époque de la guerre d’Espagne et que des républicains venaient s’exiler dans la partie espagnole du Maroc pour mieux lutter contre la dictature de Franco. Quand il nous parlait de ces années, il était amer et triste, car il perdit l’un de ses meilleurs amis dans la route entre Mellilla et Nador. Lui échappa de justesse au tir de la Guardia civile.

Mon père a été un héros parce qu’il était lucide sur les hommes politiques. Il n’avait d’admiration que pour Churchill et le général De Gaule. Quand Nasser prit le pouvoir en Egypte, il crut un moment à l’homme providentiel qui allait sauver le monde arabe. Puis très vite il déchanta. Il avait piqué une colère le 29 août 1966, jour où Nasser fit pendre le chef des Frères musulmans Sayyed Qotb, un poète, un écrivain et aussi un leader politique. Non que mon père faisait partie de la mouvance islamiste, mais tuer un opposant était pour lui la pire des choses. Sur ce sujet mon père était en avance sur son temps. Il était bon musulman, mais sa foi était logique sinon rationnelle. Il était contre l’utilisation de la religion à des fins politiques. Un jour, voyant que je négligeais mes prières, il me prit à part et me dit : « sais-tu qu’entre Dieu et toi, il n’y a personne d’autre ? Tu es responsable devant Dieu, pas devant les hommes ; alors si tu pries, tu pries pour ta conscience, si tu ne pries pas, c’est une affaire entre toi et Dieu ». Ainsi, il m’inculqua la notion fondamentale de la responsabilité individuelle. Ne serait-ce que pour cela je déclare que mon père est un héros. Il m’a libéré. Plus tard quand je découvrirai les textes de la Sira de notre prophète, je comprendrai encore mieux cette notion de responsabilité.

Mon père a été un héros parce qu’il a toujours été critique à l’égard de la politique de Hassan II. Comme tous les Marocains, il baissait la voix quand il critiquait ce roi. Il le craignait tout en disant ce qui n’allait pas dans le pays. L’analphabétisme, la corruption, la pauvreté étaient les sujets que mon père évoquait en étant en colère. Il savait qu’il y avait des mouchards qui rapportaient tout à la police. Le jour où des gendarmes vinrent à 6 h du matin me chercher pour aller dans un camp militaire disciplinaire, ce jour là, ma mère comme mon père, crièrent fort leur opposition à ce régime répressif. J’étais puni. Nous étions 94 étudiants punis par le général Oufkir pour avoir organisé des manifestations en mars 1965. Mon internement avait duré 19 mois. Ma mère était malade, mon père restait silencieux, vivant cela comme une injustice flagrante.

A ma libération, mon père avait perdu de son mordant. Il n’osait plus parler ouvertement en public. Comme il avait beaucoup d’humour, il insinuait des choses sans les dire. Un jour, face à un journaliste venu s’entretenir avec les parents des « punis », mon père fit cette remarque : « Kennedy a été assassiné ; deux hommes seulement furent abattus ».

Mon père a été un héros jusqu’au bout ou presque. Le jour où il vit la mort s’approcher de lui, il s’insurgea. Il était dans une clinique après une chute. Le médecin nous dit « il en a pour une semaine ». Mon père l’avait entendu. Il se mit à compter les jours et les heures ; il ne voulait pas s’en aller, persuadé qu’il avait beaucoup de choses à faire encore. Pour la première fois j’aperçus sur sa joue une larme. Il ferma les yeux et se laissa emporter par les anges du paradis. Là, son héroïsme avait cédé face à la réalité, la dure réalité de la vie et de la mort.

Je pense à lui tous les jours. Tant que je pense à lui, je sais qu’il est vivant, non en héros mais en homme, lucide, courageux, modeste et clairvoyant, bref un homme digne.