Ce n'est pas l'islam qu'il faut changer, mais les musulmans ! |
Posté le 27-11-2009 |
Par Tahar Ben Jelloun
Ce n’est pas l’islam qui doit changer mais les musulmans !
Par Tahar Ben Jelloun.
Le propre de toute religion est d’être conservatrice. Elle imprime de manière définitive et non équivoque ses valeurs et son message. Dogme sacré, intouchable, inchangeable. Telle est la donnée permanente du monothéisme. A partir de là, le croyant, celui qu’on définit comme « le fidèle » est libre d’interpréter les textes et de leur donner un sens responsable et même logique. Il se trouve aussi qu’on refuse la raison et qu’on fasse une lecture littérale, c’est-à-dire au pied de la lettre, ce qui débouche souvent sur des aberrations comme l’intégrisme et le fanatisme.
La foi en Dieu n’exclut absolument pas la liberté de penser. Au contraire, Dieu suscite cette liberté et encourage l’être à en user pour que sa foi soit fondée sur une valeur essentielle telle que la liberté. L’histoire de l’islam est jalonnée par des tentatives de rationalisation de la pensée et de l’action islamiques. L’école des Mu’tazilites donne du Coran une interprétation marquée par le pouvoir souverain de la Raison, Dieu étant lui-même Raison. Face à cette école, se dressent les représentants du conservatisme et de la Tradition. Ceux-là rejettent violemment la notion de libre arbitre de l’être humain. Ce débat prendra toute son ampleur au IXème siècle quand on a commencé à évoquer la nature de la Parole de Dieu. Le Coran est-il « créé » (les rationalistes) ou « incréé » (les traditionnalistes) ? Ce sont là deux visions du monde opposées. Ce sont les « littéralistes », les traditionnalistes qui l’ont emporté. L’islam qui prévaut aujourd’hui dans les pays du Golfe par exemple suit la pensée de Ahmad Abd El Wahab (XVIIIè s), le wahabisme, système rigoriste, appliquant la charia c’est-à-dire la juridiction dogmatique telle qu’elle a existé au VIIè s comme si le monde n’avait pas changé ni évolué. La question est de savoir comment lire et penser le Coran. Faut-il le lire de manière plate ou bien redonner toute sa force à cette parole dont la richesse est dans l’emploi du symbole et de la parabole.
Aujourd’hui, les excès des activistes fondamentalistes et leur ignorance manifeste à propos du sens essentiel du Coran, c’est-à-dire de son interprétation humaine, rationnelle et adaptée à l’époque, finissent par être contre productifs et nuisent non seulement à l’islam mais aussi à leur projet de société. Evidemment on me dira il y a de plus en plus de femmes voilées, il y a une recrudescence de la fréquentation des mosquées, il y a de plus en plus une affirmation de l’identité musulmane face à l’Occident. C’est vrai, le conservatisme marque des points, mais les tenants d’un islam tranquille, paisible, calme et vrai sont de plus en plus nombreux. Peut-être qu’ils ne s’expriment pas souvent, n’ont pas les médias à leur portée et n’osent pas affronter les fanatiques capables de prononcer des « fatwas » et même d’ordonner des exécutions ou au moins des excommunions pour « apostasie ».
Avant de voir comment un nouvel islam est possible, démontons les mécanismes des « traditionnalistes ». Très vite ils ont compris qu’il fallait s’emparer des médias notamment la télévision et ensuite l’internet. Les chaînes de télévision satellitaire qui inondent les foyers du monde musulman sont dans leur ensemble entre les mains de « Frères musulmans » (mouvement qui a pris naissance en Egypte en 1928) qui sont rompus dans la méthode de la propagande et de la démagogie. Un Egyptien, jeune, bel homme, habillé à la mode européenne comme un mannequin, a ravi le cœur de millions de jeunes femmes musulmanes dans le monde. C’est un phénomène spectaculaire. Il s’appelle Amr Khaled et s’inspire du style des Evangilistes américains, s’adaptant évidemment à la mentalité arabe traditionnelle et conservatrice. Il sait parler aux femmes ! Il utilise les mots qu’il faut, donne des exemples pris dans la vie quotidienne, séduit par son charme et son intelligence. Il a réussi parce qu’il a rompu avec l’image vieillie des théologiens barbus, utilisant la langue dogmatique.
Cependant, il n’y a pas qu’Amr Khaled. Il y a aussi d’autres intervenants, des femmes, des professeurs d’université. Ils jouent tous sur l’opposition à la civilisation occidentale (dont ils profitent pas mal à titre privé !) et affirment que tous les maux, tous les problèmes trouvent leurs solutions dans le Coran. Cette pensée simpliste fait des ravages. Elle retire à l’homme le sens de la responsabilité (ce qui est tout à fait contraire à l’esprit de l’islam) et le laisse entre les mains de gens qui pensent pour lui.
Non seulement des contre-sens sont commis, mais des erreurs et des mensonges sont affirmés avec force et sans explication. Prenons le cas du voile. Nous assistons depuis quelques décennies à l’expansion du voile parmi les jeunes filles et les femmes. Le cas extrême étant le port de la burqa ou « nikab » qui n’ont rien à voir avec l’islam mais viennent de traditions de pays comme l’Afghanistan et le Pakistan qui couvraient ainsi leurs femmes bien avant leur islamisation.
Le voile a été instauré par le Coran dans des circonstances précises. Mahmoud Hussein, pseudonymes de deux écrivains franco-égyptiens, ont écrit en 2009 un petit livre remarquable « Penser l’islam » (Ed. Grasset ; Paris) ; ils racontent comment le voile a été imposé aux femmes : « Cela se passait à Medine. Les femmes devaient sortir de la ville, à la tombée de la nuit, pour leurs besoins. Elles étaient alors souvent importunées par des voyous. Elles firent part de leur colère à leurs maris, qui en parlèrent à leur tour au Prophète. C’est à la suite de ces incidents que le verset coranique aurait été révélé à ce dernier. En revêtant un châle, les femmes musulmanes libres pouvaient se faire aisément reconnaître, et dès lors se faire respecter, même dans l’obscurité de la nuit. » (voir le verset 59 de la Sourate 33 )
On apprend par ailleurs que l’islam a de tout temps rejeté les signes ostentatoires ; la morale musulmane est dans la discrétion, la pudeur et même le silence. L’ostentation religieuse, comme par exemple l’affirmation de son identité musulmane par le port de vêtements voilant tout le corps, est assimilée par l’islam à de l’hypocrisie. On sait combien Dieu condamne les hypocrites et leurs semblables, c’est-à-dire ceux qui détournent son message pour une exploitation fanatique et idéologique. Nulle part dans le Coran il n’est permis de se tuer et de tuer des innocents. Le djihad n’a de sens que dans une guerre où il faut se défendre en se battant pour sauver sa peau et son pays. En outre le djihad a un autre sens, celui de l’effort pour mieux comprendre la pensée de Dieu et l’interpréter de manière intelligente.
Une femme qui entre dans une mosquée, dans une synagogue ou une église se doit de porter une tenue vestimentaire décente. D’où le conseil de couvrir les cheveux considérés par certains comme un élément érotique. Mais de là à ce qu’une femme se voile de haut en bas au point de devenir une sorte de « fantôme noir » ne laissant voir aucun centimètre carré de son corps, il y a un abus et une mascarade qui sont en contradiction avec l’esprit et la noblesse de l’islam.
Pour que cette image caricaturale de l’islam soit corrigée ou annulée, il faudra du temps et de la démocratie politique. Car sans liberté de penser, sans audace et rationalité, l’islam sera de plus en plus confondu avec ce qu’il n’est pas, avec ce qu’il n’a jamais été. Or que de crimes on a commis en son nom ! Mais au-delà de cette idéologie meurtrière –celle des Talibans et des gens d’Al Qaida--, il y a un réel problème politique dans la plupart des pays musulmans. Tant que la démocratie véritable ne régit pas la vie politique, les intégristes continueront de profiter de cette lacune pour faire triompher leurs thèses et entraîner dans leur sillage des jeunes qui n’ont plus confiance dans des dirigeants qui se font élire à plus de 90% de voix et souvent cèdent le pouvoir à leurs progénitures. Ainsi le problème est politique et pas religieux, même si les tenants de la laïcité –respect des religions mais séparation d’avec la sphère politique— ont du mal à faire entendre leur voix.
Il faut affirmer, comme l’a fait Mahmoud Hussein, qu’ « on ne peut pénétrer le sens de la plupart des versets du Coran, sans les replacer dans le contexte historique où ils ont été révélés » et puis : « Comment prétendre, quatorze siècles plus tard, que tous les versets du Coran sont à suivre tels quels, au mot près ? »
Depuis l’époque du Prophète, le monde a changé dans tous les domaines. L’islam dans son essence ne cesse d’encourager l’être à s’adapter au monde, à chercher partout le savoir et à rencontrer les autres peuples parce que leurs différences sont un atout et une richesse. On attend que d’autres orateurs prennent la parole pour sortir l’islam de cette image hideuse et fausse, celle qui lui fait du tort et le place en danger pour les autres peuples. Pour cela, il faudra réviser les manuels scolaires et instaurer la démocratie. Un programme quasi utopique.
Tahar Ben Jelloun.