Identité nationale |
Posté le 27-11-2009 |
Par Tahar Ben Jelloun
Identité nationale : un débat inutile.
Par Tahar Ben jelloun
La population européenne est-elle en train de changer de composantes, de couleurs et d’apparences ? Serait-elle en train de ressembler à ce que le poète Laurtréamont disait de la mer dans « Les chants de Maldorore » : « Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle… » ? Sauf que le paysage humain de la nouvelle Europe varie chaque jour davantage. Il suffit de regarder la foule dans les rues de Paris, Londres, Francfort ou Turin. Le mélange est visible. Le blanc n’est plus seul représentant de la civilisation occidentale. L’effet des nombreuses et diverses immigrations dont certaines sont structurellement installées dans le pays est évident : le métissage progresse, la culture s’enrichit d’apports nouveaux que ce soit en musique, en littérature ou en gastronomie. L’immigration est passée à une autre étape. Nous ne sommes plus au temps de l’arrivée de paysans analphabètes des montagnes du Maroc ou de l’Algérie. Des familles se sont regroupées et des naissances nombreuses ont eu lieu sur le territoire européen. Ces enfants issus de l’immigration ne sont pas des immigrés. L’amalgame est souvent fait par des médias ou des hommes politiques. Ces enfants sont des Européens par le droit du sol et aussi par le droit de la mémoire. Ils ne connaissent du pays de leurs parents que peu de chose ; en revanche, leur univers mental et psychologique a été forgé dans les écoles et les rues de cette Europe qui les regarde comme des citoyens de seconde catégorie. J’ai rencontré lors du premier colloque des Ecritures méditerranéennes à Marseille (du 20 au 22 novembre 2009) une classe d’une école primaire. Les enfants s’appellent Bilal, Fatema, Marianne, Zeinab, Moktar, Kevin… tous Français, nés en France et parlant parfaitement le français. Ils sont blancs, noirs, d’origine arabe, turque, vietnamienne, arménienne, française de souche. Pour eux, la question de l’identité n’existe pas. En revanche, ils m’ont posé des questions sur le racisme, sur l’islam, sur la paix entre Juifs et Arabes. A aucun moment la question de l’identité n’a effleuré leur esprit.
C’est aussi le moment choisi par le ministre français de l’immigration et de l’identité nationale, M. Eric Besson pour lancer un débat autour de la question de l’identité française. C’est quoi être français ? Est-ce le fait d’appartenir à une communauté de langue, de culture et de religion ? Ou bien est-ce le fait d’être né sur le sol du pays même de parents étrangers ?
Cette question d’identité est légitime quand elle est posée par les gendarmes ou la police des frontières. Mais lorsque les politiques s’en mêlent c’est qu’il y a un malaise, une interrogation suspecte. L’identité n’est pas un bloc en béton, quelque chose d’immuable et surtout de définitif sinon c’est du nationalisme et l’on sait le danger de ce sentiment qui peut déboucher sur des hystéries collectives, des dérives excessives et dangereuses. Quand des identités s’affrontent ça se passe souvent très mal. Les guerres en Ex-Yougoslavie ont démontré combien le nationalisme pouvait être meurtrier.
La pureté est l’unique épice qui ne doit en aucun cas entrer dans la composition du concept d’identité. Hitler était nostalgique de cette fameuse pureté de la race, laquelle débouchera sur le plus grand génocide de l’histoire. Etre identique ! Etre unique, l’individu est non seulement unique mais aussi ressemble à tous les autres individus ; nous nous ressemblons parce que nous sommes tous uniques. Notre identité est dans cette diversité et cette unicité. Nous savons depuis longtemps qu’une identité qui se ferme se dessèche et perd de son parfum et de son âme. Un identité est ce qui donne et reçoit. Rien n’y est figé ou définitif.
La France d’aujourd’hui, l’Europe d’aujourd’hui sont sollicitées pour accepter avec optimisme et chaleur ce qu’elles sont en train de devenir. La chance est là, dans ces apports multiples et variés, dans l’acquisition de la langue et de la civilisation des Européens.
Doit-on applaudir une équipe de football qui joue de façon médiocre ou qui triche parce qu’on est du même pays ? Le sport est devenu un vecteur de symboles politiques. Des nations s’affrontent sur un terrain. Comme ironisait J.L Borges que je cite de mémoire « le Honduras a écrasé le Mexique ! ». Ou alors toujours lui qui disait à propos de l’identité argentine : « Les Egyptiens descendent des Pharaons et les Argentins du bateau ».
Les uns comme les autres ne s’encombrent pas de débats inutiles sur leur identité nationale. C’est dans ce sens que l’ancien premier ministre de François Mitterrand, Michel Rocard a dit que « ce débat est stupide ». Il a raison, l’Europe a d’autres chantiers plus importants dont elle doit s’occuper : le devenir de ces millions d’enfants nés Européens et traités comme des étrangers ! Il est temps que ces Européens rejoignent l’Europe de manière naturelle et sans histoires. Pour cela, il faut admettre qu’une identité est une maison ouverte et qu’elle s’agrandit et s’enrichit chaque jour.
Tahar Ben Jelloun